Fête nationale, comme si vous y étiez
Le 14 Juillet 1789 fut le résultat de l’état de la France après une période de crise économique et politique majeure, de 1783 à 1789.
L’état de la France et de ses habitants
À la fin de l’Ancien Régime, l’État était appauvri et le Trésor vide. Les difficultés financières avaient été aggravées par la guerre d’Amérique. Les inégalités fiscales indignaient les non-privilégiés. Les paysans se plaignaient des mauvaises récoltes, de la faible vente du blé et du vin.
Malgré la crise, le Contrôleur général des finances, Calonne, refusait de faire des économies et vivait d’emprunts.
Inquiet de l’ampleur du déficit, le ministre voulut cependant atténuer les abus. En août 1786, il proposa au roi un nouvel impôt, le subside territorial, à prélever sur tous les propriétaires terriens, nobles ou roturiers, l’abolition des droits de douane intérieurs, la libre circulation des grains, la réduction de la taille et de la gabelle, ainsi que la création d’assemblées consultatives provinciales. L’assemblée des notables consultée – composée en majorité de privilégiés – accepta certaines réformes mais refusa d’examiner le projet d’impôt sans connaître l’ampleur du déficit. Le roi les renvoya (25 mai).
C’est probablement à ce moment que les germes de la Révolution furent semés. Le 14 Juillet 1789 était en marche.
L’incompréhension des dirigeants face à l’évolution des événements en cours
Le nouveau ministre, Loménie de Brienne, adopta les idées de son prédécesseur et présenta les projets au Parlement de Paris. Ce dernier demanda à son tour l’état des finances et surtout déclara que seul le Parlement pouvait consentir à un nouvel impôt. Face à l’obstination des parlementaires, le roi les exila à Troyes, mais le mécontentement général le força à les rappeler (septembre 1787).
Alors que la crise financière s’aggravait, Brienne voulut lancer un grand emprunt, que le roi fit enregistrer de force malgré l’opposition du Parlement. Le Garde des Sceaux, Lamoignon, cherchait à retirer aux parlementaires le droit d’enregistrer les édits qu’ils s’étaient accordés. Le roi mit le Parlement en vacances (8 mai 1788). De violentes émeutes éclatèrent alors dans tout le pays. Bientôt, la menace de la banqueroute contraignit Brienne, le 8 août 1788, à annoncer la convocation des États généraux pour le 1er mai 1789. Louis XVI et ses ministres espéraient que leur tenue calmerait les esprits (les derniers États généraux remontaient à 1614). Quelques jours plus tard, le ministre Brienne était remplacé par Necker (25 août).
La convocation des États généraux pour le 1er mai 1789
1 200 délégués se réunirent à Versailles le 5 mai. (Pour visiter Versailles, cliquez sur Toutes les réservations pour Versailles.) Les États généraux comprenaient trois « ordres » : la noblesse, le clergé et le Tiers État (aujourd’hui, on parlerait de trois « collèges électoraux »). Chacun poursuivait bien sûr des objectifs différents. Rapidement, les discussions déçurent les attentes du Tiers État (le peuple) et aboutirent à un demi-échec.
Les députés se proclamèrent Assemblée nationale le 17 juin. Puis, le 20 juin, à l’initiative du Tiers État, lors du serment du Jeu de Paume, l’assemblée se déclara Assemblée constituante, chargée de rédiger une constitution et de mettre fin à la monarchie absolue.
Elle exerça cette fonction à partir du 9 juillet. Le roi l’accepta en octobre. En quelques jours, la spirale des événements se mit en branle… et ne s’arrêta plus.
La France était mûre pour une rupture profonde avec l’Ancien Régime.
La prise de la Bastille s’inscrivait dans le mouvement de mobilisation populaire et politique qui agita progressivement les villes du royaume de France durant l’été 1789. Elle accompagna la révolution politique engagée par les députés des États généraux, toujours réunis à Versailles. Depuis le 20 juin (date du serment du Jeu de Paume), ceux-ci tentaient de s’imposer au roi en tant qu’Assemblée nationale constituante. Bien sûr, Versailles n’est qu’à 15 km de Paris, et les « contacts » avec les représentants parisiens étaient fréquents.
L’agitation parisienne à la veille du 14 Juillet 1789
L’agitation du peuple parisien atteignit son paroxysme après le renvoi, en 1787, de Jacques Necker, financier et homme politique genevois, ministre des Finances. Rappelé par Louis XVI en août 1788 avec le titre de ministre d’État en raison du soutien indéfectible de l’opinion publique, il était aussi le père de Madame de Staël, romancière, épistolière et philosophe genevoise et française.
Le second renvoi de Necker, le 11 juillet 1789, fut annoncé le 12 juillet par le journaliste Camille Desmoulins.
Par ailleurs, la présence de troupes mercenaires (royales) aux abords de Paris inquiétait la population. Les Parisiens craignaient que ces soldats étrangers massés autour de la capitale depuis juin ne soient utilisés contre les États généraux ou pour perpétrer un hypothétique massacre des « patriotes ». Les échos et la publicité des débats de l’Assemblée comptèrent autant dans la mobilisation populaire que « la colère et les peurs accumulées dans les différentes couches de la population parisienne ». Peur d’un « complot aristocratique », peur de la famine alimentée par les fantasmes d’un « pacte de famine » destiné à affamer la population.
Le 14 juillet, le prix du pain atteignit son niveau le plus élevé depuis le début du règne de Louis XIV. La question du blé occupait alors le cœur de l’insurrection. Les émeutiers, artisans, commis de boutique, dont les deux tiers savaient lire, confirmaient ces craintes.
L’insurrection couve dans tout Paris
Pendant près de dix jours, du 9 au 17 juillet, des incidents éclatèrent aux barrières (octrois) de Paris. Une quarantaine de bureaux furent incendiés sur les cinquante-quatre que comptait le mur des Fermiers généraux. L’objectif de ces émeutes était clair : abolir les droits d’entrée à Paris pour libérer les échanges. Bien que sans lien direct avec la prise de la Bastille, le « siège des portes », mêlant le peuple parisien aux « brigands », était déjà un signe d’insurrection. Mais il était encore loin de la déposition du roi et de son exécution place de Grève (place de la Concorde aujourd’hui).
La défense de Paris et de la Bastille en 1789
La Bastille, où le baron de Besenval avait entreposé la poudre de l’arsenal, était réputée pour sa faiblesse stratégique. Son gouverneur fut désavoué par ses supérieurs. Besenval lui-même affirme avoir tenté de lui trouver un remplaçant début juillet. En 1789, il était commandant militaire de l’Île-de-France, des provinces frontalières et de la garnison parisienne.
En mai, il rétablit fermement l’ordre dans le faubourg Saint-Antoine, près de la Bastille. Malgré ses insistances, le gouvernement refusa de renforcer la garnison parisienne. Mais il commit une erreur de jugement. Le 12 juillet, irrité par la passivité du gouvernement, il décida de retirer les troupes de Paris. Cette décision eut une conséquence imprévue : elle permit à la population de piller l’Hôtel des Invalides (pour s’emparer d’armes) et de marcher sur la Bastille (pour récupérer la poudre et les munitions).
En 1789, la Bastille était alors défendue par une garnison de 32 soldats suisses détachés du régiment de Salis-Samade et 82 vétérans invalides de guerre.
Le déroulement de la prise de la Bastille le 14 juillet 1789
La prise de la Bastille répondait à deux besoins pratiques.
En effet, les insurgés, qui s’étaient procuré des armes à l’Hôtel des Invalides, avaient besoin de poudre et de munitions. Selon plusieurs sources (rumeurs), la prison de la Bastille en détenait. Outre ce besoin réel, il y avait celui de renverser un symbole de la répression monarchique que représentait la Bastille.
Le matin du dimanche 12 juillet 1789, les Parisiens apprirent le renvoi de Necker. La nouvelle se répand dans Paris. À midi, au Palais-Royal, un avocat et journaliste alors peu connu, Camille Desmoulins, monte sur une chaise du café de Foy et harangue la foule des passants en les appelant « à prendre les armes contre le gouvernement du roi ».
Le 14 juillet, à 10 heures du matin, les émeutiers s’emparèrent des fusils entreposés à l’Hôtel des Invalides. Face au refus du gouverneur, une foule composite – près de 80 000 personnes, dont un millier de combattants – se présenta pour s’en emparer de force.
Les soldats « invalides » qui défendaient la place ne semblaient pas disposés à tirer sur les Parisiens. À quelques centaines de mètres de là, plusieurs régiments de cavalerie, d’infanterie et d’artillerie campaient sur l’esplanade du Champ-de-Mars, sous les ordres de Pierre-Victor de Besenval. Ce dernier ne se sentait pas sûr de ses hommes. Il décida d’abandonner sa position et de faire marcher ses troupes en direction de Saint-Cloud et de Sèvres.
La foule s’empara des 30 000 à 40 000 fusils à poudre noire stockés sur place, ainsi que de vingt pièces d’artillerie et d’un mortier. Les Parisiens étaient désormais armés. Il ne leur manquait plus que de la poudre et des balles. La rumeur courait qu’il y en avait au « château de la Bastille ».
Une première délégation de l’Assemblée des électeurs de Paris se rendit à la Bastille. Pressés par la foule des émeutiers, notamment ceux des faubourgs populaires voisins comme Saint-Antoine, où l’affaire Réveillon avait marqué les prémices de la Révolution, les électeurs envoyèrent une délégation au gouverneur de la Bastille, Bernard-René Jordan de Launay. Cette délégation fut reçue avec bienveillance, invitée même à déjeuner, mais repartit sans avoir obtenu gain de cause.
À 11 h 30, une seconde délégation, sur l’initiative de Thuriot, se rendit à la forteresse. Le gouverneur s’engagea à ne pas ouvrir le feu le premier. La foule des émeutiers, armée des fusils pris aux Invalides, se rassembla devant la Bastille. Elle avait également apporté cinq des canons saisis la veille aux Invalides et à la Garde-Meuble (dont deux magnifiques pièces d’apparat damassées offertes un siècle plus tôt par le roi de Siam à Louis XIV !).
Une explosion, prise à tort par les émeutiers pour un ordre de canonnade du gouverneur, déclencha les premiers assauts. Les émeutiers pénétrèrent dans l’enceinte par le toit de la guérite et s’attaquèrent aux chaînes du pont-levis à coups de hache.
À 13 h 30, les quatre-vingt-deux invalides défenseurs de la Bastille et les trente-deux soldats suisses détachés du régiment de Salis-Samade ouvrirent le feu sur les émeutiers, qui poursuivirent leur assaut contre la forteresse, faisant une centaine de morts. Pendant trois heures et demie, la Bastille fut alors soumise à un siège régulier.
À 14 heures, une troisième délégation se rendit à la Bastille, parmi laquelle figurait l’abbé Claude Fauchet, suivie à 15 heures par une quatrième. Cette dernière, mandatée par le comité permanent de l’Hôtel de Ville, se présenta en bonne et due forme, tambour battant et drapeau déployé pour marquer son caractère officiel, devant le marquis de Launay, mais n’obtint toujours rien.
Bien plus, les parlementaires essuyèrent une décharge de mousqueterie qui atteignit la foule. Les soldats de la garnison de la Bastille et les assiégeants échangèrent des tirs.
À 15 h 30, un détachement de soixante et un Gardes françaises, composés en grande partie de grenadiers de Reffuveilles et de fusiliers de la compagnie Lubersac, commandés par le sergent-major Wargnier et le sergent Antoine Labarthe, se présenta au milieu d’une vive fusillade devant la Bastille. Ces soldats aguerris parvinrent jusqu’à la cour de l’Orme, traînant cinq pièces de canon et un mortier. Ils furent mis en batterie et dirigés vers les embrasures de la forteresse, d’où ils chassèrent les artilleurs et les tireurs isolés. Les deux autres canons furent braqués sur la porte reliant la cour intérieure au jardin de l’Arsenal, qui céda bientôt sous leurs coups.
Dès lors, la foule se rua pour entrer dans la Bastille ; mais les Gardes françaises, gardant leur sang-froid au milieu du tumulte, formèrent une barrière au-delà du pont et, par ce geste de prudence, sauvèrent la vie de milliers de personnes qui auraient pu se précipiter dans les douves.
De Launay, isolé avec sa garnison, constatant que malgré l’ampleur de leurs pertes les assaillants ne renonçaient pas, négocia l’ouverture des portes sous la promesse des assiégeants qu’aucune exécution n’aurait lieu après la reddition.
Les émeutiers, parmi lesquels on comptait une centaine de morts et soixante-treize blessés, envahirent la forteresse, s’emparèrent de la poudre et des balles, puis libérèrent les sept prisonniers qui y étaient enfermés. La garnison de la Bastille, faite prisonnière, fut conduite à l’Hôtel de Ville pour y être jugée. En chemin, de Launay fut battu, massacré à coups d’épée, décapité au couteau par l’aide-cuisinier Desnot, et sa tête fut plantée au bout d’une pique. Les têtes de de Launay et de Jacques de Flesselles, prévôt des marchands de Paris, assassiné sous l’accusation de trahison, furent promenées au bout de piques dans les rues de la capitale jusqu’au Palais-Royal. Plusieurs invalides périrent également au cours du trajet.
Les suites de la prise de la Bastille en 1789
En plus des prisonniers, la forteresse abritait les archives du lieutenant de police de Paris.
Celles-ci furent systématiquement pillées. Les Gardes-Françaises en dispersèrent une partie dans les fossés de la forteresse. Dès le 15 juillet, lendemain de la prise de la Bastille en 1789, les autorités municipales tentèrent de les récupérer. En 1798, celles qui avaient été retrouvées furent conservées à la Bibliothèque de l’Arsenal et cataloguées à partir du XIXe siècle (60 000 dossiers comprenant 600 000 feuillets, principalement des lettres de cachet, des interrogatoires, des pétitions adressées au roi, des correspondances des détenus).
Les prisonniers de la prise de la Bastille en 1789.
Ils étaient au nombre de sept. Les quatre faux-monnayeurs Jean Lacorrège, Jean Béchade, Jean-Antoine Pujade et Bernard Larroche disparurent définitivement dans la foule. Auguste-Claude Tavernier (qui avait tenté d’assassiner Louis XV et était emprisonné depuis le 4 août 1759, soit trente ans de détention) et le comte Jacques-François Xavier de Whyte de Malleville, interné pour folie à la demande de sa famille, furent réincarcérés le lendemain. Le comte de Solages, emprisonné depuis 1784 à la demande de son père pour « actes monstrueux », regagna sa terre près d’Albi où il mourut vers 1825.
La démolition de la Bastille dura un an après la prise de 1789
La démolition de la Bastille débuta le 15 juillet sous la direction de l’entrepreneur Pierre-François Palloy. Elle dura environ un an. Palloy se lança dans une opération commerciale en transformant les chaînes de la Bastille en médailles patriotiques et en vendant des bagues serties d’un fragment de l’ancienne forteresse. Il fit également réaliser des maquettes du bâtiment qu’il envoya dans toutes les préfectures des départements français. On peut ajouter à cela la transformation en objets de piété et de culte de tout ce qu’il put récupérer des boiseries et des ferronneries de l’ancienne forteresse. Mais la majeure partie des pierres récupérées servit à construire le pont de la Concorde.
Symbole de la prise de la Bastille en 1789, le marquis de La Fayette envoya l’une des clés de la forteresse à George Washington, figure majeure de la Révolution américaine et premier président des États-Unis. Elle est aujourd’hui exposée au musée de Mount Vernon, ancienne résidence du général.
Une autre clé fut envoyée à Gournay-en-Bray, lieu de naissance du premier révolutionnaire à entrer dans la forteresse le 14 juillet 1789, Stanislas-Marie Maillard. Cette dernière clé a depuis disparu.
L’horloge et les cloches de la forteresse furent conservées à la fonderie de Romilly, dans l’Eure, jusqu’à sa récente fermeture. Le carillon se trouve désormais au Musée européen de l’Art campanaire, à L’Isle-Jourdain (Gers).
La mode « à la Bastille »
La disparition de la Bastille n’empêcha pas son mythe de renaître pendant la Révolution sous la forme d’une « mode à la Bastille » (bonnets, chaussures, éventails).
La dérive de la Révolution : la Terreur
L’assaut de la Bastille eut malheureusement pour conséquence un régime autoritaire et sanguinaire. Il aboutit à l’exécution par guillotine du roi Louis XVI et de son épouse Marie-Antoinette, ainsi que de plusieurs milliers d’autres personnes (17 000 est le nombre de têtes tranchées pendant la Grande Terreur, entre 1793 et 1794).
Parmi les personnalités guillotinées figuraient le savant Lavoisier. Et savez-vous ce qu’un de ses juges déclara ?
« La République n’a pas besoin de savants, elle a besoin de justice. »
Avec cette sentence, le juge mit fin à la vie du plus grand chimiste de l’histoire, Antoine Lavoisier, guillotiné le 8 mai 1794, au cœur du chaos de la Révolution française. Lavoisier est considéré comme le père de la chimie moderne. Il fut le premier à séparer les composants de l’air, à révéler les éléments de l’oxygène et du dioxyde de carbone, à décomposer l’eau et à identifier l’hydrogène. Il se tourna ensuite vers la biologie, décrivant les échanges gazeux qui se produisent dans les poumons. Lorsque Lavoisier fut exécuté sur l’échafaud, son ami, le célèbre mathématicien Lagrange, déclara : « Il n’a fallu qu’une seconde pour couper cette tête, mais il faudra peut-être à la France des centaines d’années pour produire un autre comme lui. »