Duc de La Rochefoucauld-Liancourt, fondateur de l'Arts-et-Métiers, école d'ingénieurs
Le duc de Rochefoucauld-Liancourt (François Alexandre Frédéric de) est mort le 27 mars 1827 à Paris, au 9 rue Royale (8e arrondissement, près de la place de la Concorde). Une plaque commémorative a été apposée sur l’immeuble. Il était né le 11 janvier 1747 au château de La Roche-Guyon, dans le département de l’Oise.
La mort du duc de Rochefoucauld-Liancourt : un deuil reconnu par le peuple
Jusqu’au 23 mars 1827 (deux mois après son 80e anniversaire), il était encore très actif, mais il ressentit soudain une grande fatigue. Il s’éteignit à son domicile parisien, au 9 rue Royale, l’après-midi du mardi 27 mars. Jusqu’à son dernier souffle, il refusa tout office religieux auquel il ne croyait pas. « J’en approuve l’esprit, mais non la forme. » Il était plus proche des protestants, dont beaucoup étaient ses amis.
Ses funérailles eurent lieu à l’église Notre-Dame-de-l’Assomption, à quelques centaines de mètres de là, rue Saint-Honoré. Le trajet du corbillard jusqu’à la porte de Clichy, en route vers Liancourt (à 60 km au nord de Paris), fut particulièrement mouvementé. Une foule de plus de 50 000 personnes avait répondu à l’appel lancé la veille dans le journal *Le Constitutionnel* : « Tous les bons citoyens, tous les chefs d’atelier et d’usine, tous les artistes, tous les ouvriers doivent au pays d’accompagner jusqu’au lieu de sépulture les restes d’un de nos grands citoyens. »
Des funérailles dramatiques pour un Pair de France
Rendant un vibrant hommage au duc de Rochefoucauld-Liancourt, le peuple manifestait en même temps son hostilité envers le pouvoir ultra-royaliste en place et envers le peu aimé roi Charles X (qui serait renversé trois ans plus tard, en août 1830). Des élèves des écoles d’Arts et Métiers de Châlons-sur-Marne et d’Angers, qui vénéraient leur inspecteur, bienfaiteur et fondateur de leur établissement, souhaitaient rendre un dernier hommage en portant le cercueil. Mais la confusion était telle et la foule si dense que la police crut à une manifestation politique et chargea les porteurs dans la rue Saint-Honoré. Cette confrontation et les heurts avec les étudiants firent tomber le cercueil, l’endommageant gravement. Ainsi, comme sa vie, même sa mort fut un champ de bataille.
Le cortège funèbre jusqu’à Liancourt, domaine du duc de Rochefoucauld-Liancourt
Le convoi arriva à Liancourt en soirée, et il fallut toute la nuit au menuisier pour réparer les dégâts. Le duc fut inhumé le matin du 3 mars dans l’emplacement qu’il avait choisi dans le parc de son domaine, sous une simple pierre tombale.
En 1831, le roi Louis-Philippe Ier demanda que ses cendres fussent transférées au Panthéon – ce que la famille refusa, respectant le vœu du duc d’être enterré parmi le peuple de son cher Liancourt. Son petit-fils, qui l’admirait, fit plus tard construire une petite chapelle, sur le fronton de laquelle fut gravée la maxime de son aïeul : « Heureux celui qui comprend les besoins des pauvres. »
Le domaine de Liancourt fut vendu en 1919, mais ce n’est qu’en 1949, trente ans plus tard, que les restes du duc de Rochefoucauld-Liancourt, à la demande des Ingénieurs des Arts et Métiers et de la commune, et avec l’accord de la famille, furent réunis à la tombe de son petit-fils dans le cimetière du village.
La Fondation des Arts et Métiers à Liancourt (Oise)
Aujourd’hui, une partie du domaine de Liancourt, dont « La Ferme de la Montagne », a été rachetée par la Fondation des Arts et Métiers, une émanation de la Société des Ingénieurs Arts et Métiers. Le centre historique des Arts et Métiers à Liancourt (Oise) est situé à la « Ferme de la Montagne » à Liancourt, berceau historique de l’école. Ce domaine de 2 hectares, qui comprend 1 300 m² de bâtiments du XVIIIe siècle, abrite plusieurs activités. On y trouve un musée, un centre d’archives et une fondation. Le musée est consacré à l’histoire de la famille de La Rochefoucauld-Liancourt, à l’École des Arts et Métiers et à ses centres, ainsi qu’aux travaux des élèves et des enseignants. Le centre d’archives collecte et conserve des documents historiques, principalement issus des gadzarts et de l’École. La mission de la Fondation est de sensibiliser les jeunes à la science et à la technologie.
Les Ingénieurs des Arts et Métiers (ENSAM)
La Société des Ingénieurs Arts et Métiers compte aujourd’hui 34 000 membres vivants (Ingénieurs Gadzarts). Cette grande école (ENSAM) a formé plus de 100 000 élèves depuis sa création, ce qui en fait l’une des principales écoles d’ingénieurs de France. Son ambition est de devenir l’établissement technologique de référence en France, au service du monde économique. Depuis 2013, elle fait partie de l’Université Sorbonne Arts et Métiers (HESAM).
À noter : la Société des Ingénieurs Arts et Métiers possède également un hôtel particulier au 9 bis avenue d’Iéna (75016), qui abrite le siège de l’association. Mais c’est aussi l’adresse d’un restaurant gastronomique abordable, ouvert à tous et non réservé à ses membres. Il fait partie de la promenade « Restaurant Break » de notre visite autoguidée entre le palais de Chaillot et l’Arc de Triomphe.
L’homme à l’origine de tout : François Alexandre Frédéric, duc de La Rochefoucauld-Liancourt – Ses ancêtres
Par sa mère, il descendait de Louvois ; par son père, Louis François Armand de Roye de La Rochefoucauld, duc d’Estissac (1695-1783), il était aussi issu du chancelier Séguier (1588-1672) et, parmi ses ancêtres, de François de La Rochefoucauld (1613-1680), l’auteur célèbre des Maximes.
Il embrassa d’abord une carrière militaire : mousquetaire (1763), colonel du régiment de dragons de La Rochefoucauld-cavalerie (1770), maréchal de camp (1788).
En 1765, par décret royal, il devint duc de Liancourt ; il hérita plus tard du titre de duc de La Rochefoucauld en juillet 1822, transmis par son cousin, massacré en 1792 à Gisors (Oise).
Accueilli comme un fils par le duc de Choiseul, il lui resta fidèle après sa disgrâce, refusant de se rendre chez Madame Du Barry (maîtresse de Louis XV) et se montrant rarement à Versailles, « où le roi Louis XV, écrivait son fils, lui montrait un visage sévère et mécontent ». Comme Paris l’ennuyait, et Versailles encore plus, il se prit d’affection pour ses terres de Liancourt en Beauvaisis, passées, au XVIIe siècle et par succession, de la maison du Plessis de La Roche-Guyon à celle des La Rochefoucauld-Liancourt.
Le duc de Rochefoucauld-Liancourt et les Encyclopédistes
Le duc de Liancourt était un intellectuel du XVIIIe siècle, admirateur des Encyclopédistes, Diderot, d’Alembert et Grimm. Il partageait les idées des physiocrates, notamment leur fondateur, François Quesnay (1694-1774). Mais il affirmait n’avoir jamais « fréquenté » une loge maçonnique, malgré les sollicitations de ses amis d’Alembert, Condorcet et le baron d’Holbach.
Comme son père, Liancourt était un grand seigneur anglophile attiré par les idées politiques et économiques venues d’outre-Manche. À son retour d’un séjour en Angleterre (1769) et après sa rencontre avec l’économiste anglais Arthur Young, il créa une ferme modèle sur ses terres de Liancourt (Oise), remplaçant les jachères par des prairies artificielles, introduisant la culture de la pomme de terre et du navet, et important du bétail sélectionné. Dans les années 1780, il ajouta plusieurs usines (fabrique de cordes, filatures de coton et de laine, tuilerie-briqueterie).
Création de l’École des Arts et Métiers
Souhaitant ajouter la charité à ces innovations, il fonda en 1780 une école technique pour les orphelins et les enfants de soldats pauvres de son régiment. Autorisée par le roi (et approuvée par le maréchal de Ségur et le comte de Guibert) en août 1786 pour former cent élèves, l’École de la Montagne à Liancourt fut la première école élémentaire et technique de France, et est considérée comme l’école fondatrice de l’actuel Arts et Métiers (ENSAM).
En 1783, succédant à son père, le duc de Liancourt, qui était Grand Maître de la garde-robe du roi, il devint un proche de Louis XVI.
Le duc philanthrope en avance sur son temps
Le duc estimait aussi qu’un aristocrate devait justifier les privilèges attachés à sa naissance, à sa fortune et à son éducation en servant la nation. Pour ce faire, il fut industriel, agronome, directeur d’école, inspecteur d’hôpitaux et de prisons, ainsi que président du comité de la vaccine…
« Dans son discours inaugural du 19 décembre 1821, il déclara : « Il faut contribuer à répandre les sentiments de charité et de bienveillance commune, si favorables au règne de la paix sur terre. » Parmi les prix décernés par la société figuraient les grandes batailles de La Rochefoucauld-Liancourt : la lutte contre l’esclavage, l’abolition de la peine de mort, et l’interdiction des jeux de hasard et des loteries.
Le duc de La Rochefoucauld-Liancourt et l’éducation : le socle de son action
L’éducation est au cœur de sa conception de la société. « Celui qui sait lire instruira les autres. Tout le monde voudrait savoir lire. Ce désir, impuissant chez les vieillards, serait utile aux enfants, et il en résulterait du bien. »
L’éducation occupait le centre de ses préoccupations. Dans ce cadre, il était essentiel pour lui d’éduquer « le peuple » et de former des ouvriers compétents, non pour éduquer, mais pour instruire. Selon le duc, l’éducation devait être presque exclusivement « utile ». Les deux frères Molard, François Emmanuel en tant que directeur de l’École des arts et métiers de Beaupréau (transférée à Angers en 1815), et dans une moindre mesure Claude Pierre en tant qu’administrateur du Conservatoire des arts et métiers, collaborèrent étroitement avec le duc de La Rochefoucauld-Liancourt dans cette voie.
Napoléon Ier et la référence de l’École de Liancourt
Sous le Consulat, Bonaparte visita plusieurs fois Liancourt. À Compiègne, il se rendit également dans l’un des collèges du Prytanée français, organisé à des fins militaires, mais où l’enseignement classique était dispensé sans réel bénéfice. Napoléon Ier n’aimait pas le duc, mais reconnaissait ses qualités. Sur son ordre, l’école de Liancourt fut transférée et fusionnée avec celle de Compiègne quelques jours après une visite à Compiègne. Le Moniteur du 6 ventôse an XI (25 février 1803) annonça que, dès le mois suivant, l’enseignement au Collège de Compiègne aurait pour but de former de bons ouvriers et chefs d’atelier ; l’établissement fut placé sous l’autorité du ministre de l’Intérieur, puis prit le nom d’École d’arts et métiers. Les élèves de Liancourt y furent transférés en tant que référence. Trois ans après cette transformation, à la demande du ministre de l’Intérieur, La Rochefoucauld accepta de s’y rendre pour une enquête, et dès sa première visite, le 4 juillet 1806, il fut nommé Inspecteur général.
L’Empereur, tout en appréciant ses qualités, ne le comptait pas parmi ses proches. Après son retour d’exil, La Rochefoucauld reprit et développa ses entreprises industrielles dans le textile à Liancourt, et décida de lui décerner la croix de la Légion d’honneur en tant que manufacturier.
L’éducation mutuelle, une approche moderne
Le duc fut l’un des premiers à s’intéresser à l’introduction en France de la méthode d’éducation mutuelle. À cet effet, il traduisit l’ouvrage de Lancaster publié en 1810 et le fit imprimer sous le titre : Système anglais d’instruction, ou Recueil complet des améliorations et inventions mises en pratique aux écoles royales en Angleterre (in-8°, 1815). Pendant les Cent-Jours, Carnot (Lazare – mathématicien, physicien) le nomma membre du Conseil d’industrie et de bienfaisance, dont l’une des missions consistait à diffuser l’enseignement populaire par cette nouvelle méthode ; et lorsque fut fondée, en même temps, la Société pour l’instruction élémentaire, La Rochefoucauld-Liancourt fut l’un des premiers élus au conseil d’administration. Bien que déjà âgé, on le voit suivre de près la diffusion des écoles mutuelles. En janvier 1817, il adressa à la Société un rapport sur l’école mutuelle fondée à Beaurepaire, près de Pont-Saint-Maxence (Oise), par la baronne de Curnieu, qui en dirigeait elle-même les exercices.
À Liancourt, il établit deux écoles mutuelles, l’une pour les garçons, l’autre pour les filles, confiées à des religieuses.
Le duc de La Rochefoucauld-Liancourt et la lutte contre la variole en France
Edward Jenner, médecin de campagne anglais, mit au point en 1796 le premier vaccin efficace contre la variole. Il découvrit que les personnes ayant contracté la vaccine, une maladie bovine bénigne, étaient immunisées contre la variole. En inoculant la vaccine à un enfant, puis en le soumettant à la variole, il constata que l’enfant ne développait pas la maladie.
De retour de ses voyages au Royaume-Uni, le duc de La Rochefoucauld-Liancourt connaissait parfaitement l’efficacité de la vaccine contre la variole. Il en devint l’un des principaux propagandistes et présida le Comité de la vaccine.
Le duc de La Rochefoucauld-Liancourt et la religion
L’influence des protestants sur sa morale et sa conception de l’éducation était évidente. Le duc fréquentait les milieux protestants et entretenu des liens avec Genève, où les La Rochefoucauld tenaient salon (Saussure, Bonnet, Lesage, Tronchin…), ainsi qu’avec Berne, où son épouse s’était installée au début de la Révolution.
Ses voyages le menèrent tous dans des pays protestants : Angleterre, États-Unis et Europe du Nord. Aucun en Italie ou en Espagne. Parmi les protestants avec lesquels il était si proche, on se contentera de citer Delessert, dont la famille était originaire du canton de Vaud, son compagnon de route toujours à ses côtés, tant au sein du comité de la vaccine qu’à la Caisse d’épargne.
Son souci d’aider les Juifs mérite aussi d’être souligné : « J’ai reçu votre circulaire invitant les amis de l’industrie à souscrire pour l’éducation des enfants pauvres israélites de Nancy. J’y participerai volontiers », ce qu’il fit à hauteur de vingt francs. Les enfants israélites furent admis à l’École des Arts et Métiers tant que La Rochefoucauld-Liancourt en fut l’inspecteur. À Liancourt, il gomma les divisions religieuses, du moins en matière d’éducation.
Jusqu’à son dernier souffle, il refusa d’accepter les pratiques religieuses qu’il ne croyait pas : « J’en accepte l’esprit, mais non la forme. »
Le duc et ses engagements politiques sous l’Ancien Régime
Il ne fréquenta pas la cour de Louis XV, qu’il méprisait pour son irresponsabilité et son train de vie. Sous Louis XVI, à la suite de l’héritage paternel de la charge de Grand Maître de la Garde-Robe, il devint un intime du roi. Mais peu, parmi ceux qui entouraient le souverain, partageaient ses connaissances des pays anglo-saxons et de leur modernité, ou celles des Encyclopédistes prônant des renouvellements profonds que la noblesse de cour avait du mal à appréhender. Il resta donc assez isolé et peu présent.
Cependant, c’est le duc de Rochefoucauld-Liancourt, alors Grand Maître de la garde-robe, qui pénétra jusqu’à Louis XVI dans la nuit du 14 au 15 juillet, pour l’éveiller et l’informer des mouvements populaires qui agitaient Paris depuis le 9 juillet. À la question du roi : « Mais est-ce une révolte ? », le duc répondit par cette phrase devenue célèbre : « Non, sire, c’est une révolution. »
Le duc de Liancourt et la Révolution
En 1789, il n’était encore que duc de Liancourt. Il ne devint duc de Rochefoucauld-Liancourt qu’après la mort de son cousin en 1792. Il défendit les principes d’une monarchie constitutionnelle. Élu député de la noblesse aux États généraux, réunis du 5 mai au 27 juin 1789, il représenta le bailliage de Clermont-en-Beauvaisis, mais soutint le Tiers État.
Le 18 juillet 1789, le duc de Liancourt fut élu président de l’Assemblée nationale. Dès cette époque, il avait déjà publié ou était en train de publier plusieurs ouvrages sur la politique financière et l’économie sociale.
À la fin de son mandat, il quitta la politique pour reprendre du service en Picardie, puis à Rouen, en tant que lieutenant général.
La fuite du roi à Varennes et la fin de l’idée de monarchie constitutionnelle
À l’échec de la fuite du 20 au 21 juin 1791 – mieux connue sous le nom de « fuite à Varennes ». Quelques jours après le « retour fatal » de Varennes, le duc osa, depuis la tribune, démasquer les plans des démagogues lors de la séance du 14 juillet 1791 : « Osons dire toute la vérité : le roi n’est bravé que par des factieux ; c’est la royauté qu’on attaque. C’est le trône qu’on veut renverser. »
Après la reddition parlementaire, le duc de La Rochefoucauld reçut le commandement d’une division militaire en Normandie. Le duc de Liancourt s’employa à pacifier la population.
Il commandait Rouen en tant que lieutenant général au moment du 10 août 1792. Cette journée révolutionnaire scella la chute définitive de la monarchie constitutionnelle. À l’annonce de ces événements, il fit prêter serment de fidélité au roi et à la Constitution à toutes les troupes régulières et milices placées sous ses ordres.
La position politique du duc de Rochefoucauld-Liancourt : la monarchie constitutionnelle
Représentant la noblesse à l’Assemblée constituante mais soutenant le Tiers État, sa position pouvait paraître ambiguë à nombre de ses pairs. Pourtant, en réalité, il souhaitait pour la France une monarchie constitutionnelle, à l’image de celle qu’il avait observée en Angleterre. Il semblait en accord avec Louis XVI sur ce point.
En juillet 1792, le duc de Rochefoucauld-Liancourt, par l’intermédiaire de M. Bertrand de Molleville, son ministre, avait offert au roi la totalité de sa fortune, à l’exception d’une rente de 100 louis. Une première avance de 190 000 livres aurait été consentie, avec la promesse d’ajouter 900 000 livres dans la quinzaine suivante. À cette occasion, les propos du duc, rapportés par M. de Molleville, sont sans ambiguïté : « Vous avez pu croire, comme beaucoup d’autres, que j’étais un démocrate, parce que j’ai siégé à gauche ; mais le roi, qui a connu jour après jour mes sentiments, ma conduite et mes motifs, et qui les a toujours approuvés, sait mieux que personne que je n’étais ni démocrate ni aristocrate, mais simplement un royaliste franc et loyal… »
Les événements du 10 août 1792 le contraignirent à démissionner de son poste de commandant de la Normandie le 14 août 1792. Il émigra aussitôt en Angleterre, où il fut reçu par l’économiste Arthur Young, puis aux États-Unis (1794). Là, il rencontra Talleyrand, Hamilton et Thomas Jefferson, « le père de la Déclaration d’indépendance américaine ».
Le duc émigré de Rochefoucauld-Liancourt
Déchu quelques jours plus tard et traqué par ses ennemis, il ne dut son salut qu’à son embarquement au Crotoy (baie de Somme) et à sa fuite vers l’Angleterre, où il s’installa.
Son cousin fut moins chanceux. Louis Alexandre de La Rochefoucauld fut massacré le 4 septembre 1791 à Gisors (lapidé par les révolutionnaires devant sa mère et son épouse), et le titre de Duc de La Rochefoucauld échut à son premier cousin, François Alexandre Frédéric de Liancourt, qui prit celui de Duc de Rochefoucauld-Liancourt (officialisé en 1822).
Jusqu’en 1794, il vécut dans la petite ville de Bury. C’est là qu’il se lia d’amitié avec le célèbre Arthur Young1. Depuis son exil, au moment du procès du Roi, il écrivit à Barrère, président de la Convention, pour lui demander de témoigner en faveur du Roi.
Il quitta l’Europe en 1794 et parcourut les États-Unis en observateur et philosophe. Il voyagea, étudia et rédigea de nombreux traités économiques et techniques.
Mal vu par le comte de Provence en exil, futur Louis XVIII, il se mêla peu à l’entourage des exilés et, en 1797, sollicita en vain l’autorisation de rentrer en France. Se réfugiant avec son fils à Altona, près de Hambourg, en février 1798, il attendit jusqu’à la fin de 1799 (et après le coup d’État de Bonaparte du 18 Brumaire) pour obtenir l’autorisation de revenir en France, sans doute grâce à l’intervention de Talleyrand, qu’il avait rencontré pendant son exil à Philadelphie. Il écrivit :
« Cette démarche, écrivait-il, me coûte horriblement ; il me semble une adhésion à ce que je dois appeler une injustice. Mais je suis rongé de chagrins, accablé de malheurs, et je sens que je dois promptement soit m’éloigner, soit succomber sous leur poids. »
Le retour du Duc en France
Il revint en France après le 18 Brumaire (novembre 1799) et vécut dans la retraite, se consacrant exclusivement à des œuvres charitables, jusqu’au jour où il fut rayé de la liste des émigrés. Il recouvra alors la possession de la seule partie de son domaine que l’État avait conservée comme bien national.
Cette restitution incluait le château de Liancourt où, dès 1780, il avait fondé une vaste école accueillant 25 fils de soldats, leur assurant entretien et éducation afin qu’ils deviennent de bons ouvriers ou des sous-officiers instruits. Le gouvernement versait 7 sous par jour pour la nourriture de chaque élève ; le reste était pris en charge par le fondateur. Telle fut l’origine de la célèbre école des Arts et Métiers, qui, après avoir doublé la richesse et la population du village de Liancourt, fut successivement transférée à Compiègne et à Châlons-sur-Marne, toujours dirigée par le duc de Rochefoucauld-Liancourt, sous le titre d’Inspecteur général du Conservatoire national des Arts et Métiers.
En 1800, il fut le premier à introduire en France la vaccination contre la variole. Le procédé, perfectionné par l’Anglais Edward Jenner, consiste à inoculer aux humains la vaccine bovine, bénigne pour l’homme, et qui les préserve ainsi de la variole, maladie souvent mortelle. En 1810, il fut décoré de la Légion d’honneur par l’Empereur.
Le retour des Bourbons sur le trône
Louis XVIII ne lui rendit pas sa charge de Grand Maître de la Garde-Robe, mais l’appela à la Chambre des pairs le 4 juin 1814, en le créant Pair de France, avec le titre de Duc de La Rochefoucauld.
Il resta un ami de la royauté, tout en rejetant les vues des ultras.
Il occupa ensuite plusieurs fonctions publiques bénévoles, militant pour l'abolition de la traite des esclaves ainsi que pour l'interdiction des jeux de hasard et des loteries. Le 15 novembre 1818, il fonda la Caisse d'Épargne et de Prévoyance de Paris, première caisse d'épargne de France.
Nommé membre du Conseil général des Hospices en 1816, il s'investit activement dans la Société de morale chrétienne.
Outre ses fonctions d'Inspecteur général et de président du Conseil de perfectionnement du Conservatoire des Arts et Métiers, il fut également membre du Conseil général des Prisons, du Conseil général des Manufactures, du Conseil général d'Agriculture, du Conseil général des Hospices de Paris et du Conseil général de l'Oise. Toutes ces charges étaient gratuites et exigeaient un sacrifice constant.
Mais les Bourbons (Louis XVIII, puis Charles X) n'étaient pas des amis du duc de La Rochefoucauld-Liancourt. Il fut démis de toutes ses activités par une ordonnance royale du 14 juillet 1823, et en août, il cessa d'être président du comité de la vaccine, bien que chacun sût « que c'est depuis le château de Liancourt que la vaccine s'est répandue dans toute la France, cette découverte si importante qui a tant contribué à la reconnaissance publique dont la maison de La Rochefoucauld s'honorait depuis six siècles ; c'est aussi dans ce château qu'on fonda l'une des premières et des mieux organisées écoles d'enseignement mutuel ». Alors qu'il bénéficiait d'une immense popularité, il tomba soudainement malade, le 23 mars 1827, de « la maladie », qui l'emporta le 27 mars 1827 à l'âge de 74 ans, au 9 rue Royale.
Une vie bien remplie pour François Alexandre Frédéric de La Rochefoucauld-Liancourt
Après avoir sauvé momentanément la monarchie en convaincant le roi de ne pas s'opposer à la Révolution, le duc de Liancourt fut propulsé sur le devant de la scène politique. Il fut même brièvement président de l'Assemblée nationale.
Tout au long de sa vie, il œuvra pour l'instauration du concept d'« assistance publique », développant l'idée résolument moderne selon laquelle « tous les Français doivent être égaux face à la santé ».
Dans le même esprit, François de La Rochefoucauld fonda également l'école des Arts et Métiers, afin de venir en aide aux plus méritants des défavorisés. Il participa aussi à la création de la Caisse d'Épargne, toujours dans l'objectif d'aider les plus pauvres à progresser.
Toutes ces facettes font du duc de La Rochefoucauld-Liancourt un homme résolument moderne. Une exposition lui fut consacrée en 2023 au château de La Roche-Guyon (Oise), dont les bâtiments appartiennent toujours à ses descendants.
Écrits et documents du duc de La Rochefoucauld-Liancourt
La Rochefoucauld rédigea de nombreux travaux sur l'agronomie, l'abolition de la peine de mort, la politique, les finances et la fiscalité, la géographie et la sociologie, ainsi que des rapports sur la mendicité, l'état des hôpitaux et des prisons du royaume, la création d'ateliers de charité pour les indigents, et bien d'autres sujets.
Il publia également plusieurs brochures sur les caisses d'épargne et d'autres écrits populaires sous le pseudonyme de Père Bonhomme.
Cet article s'appuie largement sur six articles publiés dans le Magazine des Arts et Métiers entre mai 2018 et décembre-janvier 2019 et rédigés par Michel Mignot, ingénieur et historien des Arts et Métiers, ainsi que de la Fondation Liancourt des Arts et Métiers.