Charles de Gaulle : une vie de désaccords

Charles de Gaulle est né à Lille le 22 novembre 1890, dans une famille catholique et patriote. Son père, Henri de Gaulle, était professeur de littérature et d’histoire. Le jeune Charles, éduqué par les Jésuites, décide dès l’âge de 15 ans de s’engager dans une carrière militaire. Élevé dans l’admiration de la grandeur nationale, il choisit de devenir officier dans l’armée.

Bourgeois, catholique et nationaliste : tel est le portrait de la jeunesse de Charles de Gaulle. Il rêvait déjà d’un destin national : dans une dissertation écrite en 1905, l’élève imaginait qu’en 1930, la France serait attaquée puis sauvée par un certain… général de Gaulle. Jeune officier, Charles de Gaulle rejoint une armée qu’il tend à idéaliser.

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Classé 119e sur 221 à son entrée à l’École militaire de Saint-Cyr en 1909, il en sort en 1912, 13e de sa promotion. Il rejoint alors le 33e régiment d’infanterie à Arras comme sous-lieutenant, où il sert quelque temps sous les ordres du colonel Pétain, qui deviendra son mentor. Il est promu lieutenant le 1er octobre 1913.

Pour en savoir plus sur le général de Gaulle : Marchez jusqu’aux Invalides pour visiter le musée de l’Armée et les collections de Gaulle.

La Première Guerre mondiale de Charles de Gaulle

Entre 1914 et 1915, il est blessé à trois reprises avant d’être fait prisonnier le 2 mars 1916. Le 1er mars 1916, alors que sa compagnie est presque anéantie par une attaque allemande, le capitaine de Gaulle, désormais promu, est présumé mort. Le général Pétain, qui commande la place forte de Verdun, signe même une citation à titre posthume. En réalité, de Gaulle a survécu : il a été sonné par une grenade et blessé par une baïonnette. La raison pour laquelle on ne le retrouve pas est qu’il est tombé entre les mains de l’ennemi. Il reste prisonnier de guerre en Allemagne jusqu’à la fin du conflit. Il passe la dernière partie de sa détention à la citadelle des « cas difficiles » d’Ingolstadt, en Bavière. Il tente de s’évader à cinq reprises, sans succès. Il ne sera donc libéré qu’à l’armistice, le 11 novembre 1918.

Anecdotes
C’est là qu’il rencontre le lieutenant tsariste Toukhatchevski, également prisonnier, qui deviendra plus tard maréchal en URSS et chef du front occidental lors de la guerre russo-polonaise de 1920. À ce titre, ils deviendront adversaires, de Gaulle étant alors conseiller de l’armée polonaise. Le maréchal Toukhatchevski est fusillé sur ordre de Staline en 1937, quelques mois après avoir retrouvé de Gaulle à Paris. En 1966, lors de sa visite à Moscou en tant que président de la République, il tente en vain de rencontrer la sœur du maréchal, toujours vivante. Au cours de cette visite, de Gaulle s’isole pendant 20 minutes seul dans la crypte du tombeau de Staline (et non de Lénine) sur la place Rouge, au grand étonnement des responsables soviétiques qui l’accompagnent. Quelles pensées a-t-il pu échanger avec ce dictateur ?

Vers un désaccord avec Pétain

Libéré après le 11 novembre 1918, Charles de Gaulle poursuivit sa carrière militaire sous la protection de Pétain. Mais cette période de captivité fut cruciale dans son développement intellectuel. Elle lui permit de réfléchir à la mise en œuvre de la « guerre totale », mobilisant l’ensemble de l’économie et de la société alors que le conflit s’éternisait après l’échec des grandes offensives de 1914, aux erreurs de la haute commandement français, ainsi qu’aux rapports entre le pouvoir civil et l’armée. Ces années de détention en Allemagne, qui l’éloignèrent des combats et de la victoire, restèrent une blessure profonde pour de Gaulle, comme il l’écrivit à sa mère au moment de sa libération :

« La joie immense que j’éprouve avec vous en ces circonstances est, il est vrai, mêlée, pour moi, d’un regret plus amer que jamais, indicible, de n’y avoir pas pris une plus grande part. […] Ne pas avoir pu prendre part à cette victoire, les armes à la main, est pour moi une douleur qui ne mourra qu’avec moi. »

Début avril 1919, il fut détaché à l’Armée autonome polonaise. Il effectua trois missions en Pologne et participa même à la guerre soviéto-polonaise. Après la victoire polonaise, il rédigea un rapport général sur l’armée polonaise. En analysant l’action du seul régiment de chars FT 17, il écrivit : « Les chars doivent être engagés groupés et non dispersés », mais c’est en Pologne que de Gaulle découvrit la guerre mobile. Il insista sur l’utilisation de grandes unités de cavalerie comme force de choc et moyen d’obtenir des décisions stratégiques. Ce furent ces observations qui l’éloignèrent peu à peu de la doctrine de la hiérarchie militaire française, dont les chefs – y compris le maréchal Pétain – avaient surtout connu la guerre de tranchées statique de la Grande Guerre.

La crise Charles de Gaulle – Maréchal Pétain

En 1922, de Gaulle réussit le concours d’entrée à l’École supérieure de guerre, une étape essentielle pour faire avancer sa carrière. Il rejoignit ensuite l’état-major personnel de Pétain en 1925. Le maréchal favorisa grandement la carrière de Charles de Gaulle, allant jusqu’à lui confier l’enseignement des cours dont il avait la charge à l’École de guerre en son nom. Alors que le « vainqueur de Verdun » était à l’apogée de sa gloire, il décida de préparer un livre sur l’histoire du soldat français et confia sa rédaction à son jeune protégé, dont il avait repéré le talent d’écrivain avec la publication, en 1924, de *La Discorde chez l’ennemi*.

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Il faut ajouter que le lieutenant-colonel de Gaulle perdit tout respect pour Pétain lorsque le maréchal Lyautey fut limogé en juillet et août 1925. Pétain retira son état-major à Lyautey, qui avait tant servi la France au Maroc, et lui déclara « que son temps était passé et qu’il serait bientôt remplacé par un résident civil ».

Mais une crise plus sérieuse éclata entre les deux hommes en 1928. De Gaulle fut profondément offensé par la décision de Pétain de faire appel à un second auteur, le colonel Audet, pour accélérer la rédaction de son livre. La relation quasi filiale qu’il entretenait avec le maréchal était rompue.

De retour du Liban en 1932, de Gaulle publia enfin un recueil de ses conférences sur le rôle du commandement, sous le titre Le Fil de l’épée. Il y soulignait l’importance de la formation des chefs et le poids des circonstances. Tout en étudiant l’importance de la défense statique au point d’écrire : « La fortification de son territoire est une nécessité permanente pour la France […] », il était cependant sensible aux idées du général Jean-Baptiste Eugène Estienne sur la nécessité d’un corps blindé, alliant puissance de feu et mobilité, capable d’initiatives audacieuses et d’offensives. Sur ce point, il s’éloignait de plus en plus de la doctrine officielle, notamment celle de Pétain.

Dix ans plus tard, de Gaulle publia sous son nom et sous le titre La France et son armée le manuscrit qu’il avait initialement rédigé pour Pétain. Offensé, le maréchal tenta d’en empêcher la parution, avant de l’autoriser avec la dédicace : « Au Maréchal, qui a bien voulu m’aider de ses conseils. » De Gaulle la modifia in extremis, remplaçant par : « À Monsieur le Maréchal, qui a voulu que ce livre fût écrit. » Cette phrase fut, en quelque sorte, le dernier clou dans le cercueil, car si Pétain avait souhaité que ce livre fût écrit, c’était en réalité pour sa propre gloire et sous son nom.

Pétain semblait désormais considérer le colonel comme un homme ambitieux et peu cultivé. Cela marqua une rupture définitive entre les deux hommes, qui ne se rencontrèrent brièvement qu’en juin 1940.

Charles de Gaulle au Liban – 1929-1932

Après avoir quitté son poste auprès de Pétain, de Gaulle fut muté au Liban en 1929, un territoire sous mandat français depuis 1919. Ce fut sa seule expérience en terre colonisée, qui dura trois ans.
Ce choix de carrière pourrait avoir été motivé par son désir de s’éloigner de Pétain et de la France avec sa famille, en raison de la maladie de sa jeune fille Anne, née un an plus tôt. Bien que l’on sache aujourd’hui que la trisomie 21 est causée par une anomalie génétique, la société de l’époque la percevait comme une maladie honteuse, conséquence de tares héréditaires. La découverte du handicap de « la pauvre petite Anne » fut inévitablement une épreuve difficile pour les de Gaulle, qui choisirent pourtant de garder leur fille auprès d’eux plutôt que de la placer dans un établissement spécialisé. En 1940, lors d’une rare confidence sur sa fille, de Gaulle confia à l’aumônier de son régiment, le chanoine Bourgeon, qui rapporta ses propos :

« Pour un père, croyez-moi, c’est une très grande épreuve. Mais pour moi, cette enfant est aussi une bénédiction. C’est ma joie. Elle m’aide à surmonter tous les échecs et les honneurs, à toujours voir plus haut. » Charles de Gaulle.

La période de l’avant-guerre et Charles de Gaulle – 1932-1940 – De nouvelles idées pour une armée moderne

Tout en poursuivant sa carrière militaire, Charles de Gaulle s’attacha à diffuser ses idées. Son premier livre, publié en 1924, La Discorde chez l’ennemi, resta peu connu. Il y analysait les raisons de la défaite allemande, insistant sur les conséquences désastreuses de l’abdication du pouvoir civil au profit du pouvoir militaire – était-ce une prémonition ou une analyse de ce qui adviendrait en France en 1939 ?

Charles de Gaulle revint en France métropolitaine en 1932 lorsqu’il fut nommé au Conseil supérieur de la Défense nationale. Alors que de nouvelles tensions se faisaient jour sur le continent européen, laissant craindre un nouveau conflit, il était idéalement placé pour suivre les débats suscitant ces événements.

En publiant en 1932, dans Le Fil de l’épée, un recueil de ses conférences sur le rôle du commandement, il souligna l’importance de la formation des chefs et le poids des circonstances. Cet ouvrage met l’accent sur le rôle essentiel du leader, qui ne doit pas être prisonnier du dogme et doit toujours faire preuve d’initiative et d’esprit critique – à l’opposé, en somme, des maréchaux de l’armée française de l’époque ?

Mais c’est avec son troisième livre, Vers l’armée de métier, publié en 1934, qu’il connut son plus grand succès, l’ouvrage étant rapidement traduit en russe et en allemand. Il y développe l’idée que l’avènement du char a révolutionné la guerre, offrant une issue au blocage qui avait caractérisé le dernier conflit, marqué par la supériorité de l’artillerie sur l’infanterie. Toutefois, il estimait que les conscrits n’étaient pas adaptés au service dans les unités blindées, qui exigeaient un personnel spécialisé et formé. De Gaulle plaida donc pour la création d’une armée professionnelle, en complément de l’armée de conscription.

La « drôle de guerre » de 1939

Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata le 1er septembre 1939, de Gaulle était colonel et commandait les chars de la Ve Armée stationnée en Alsace.

Il fut frustré pendant la « drôle de guerre » (qui dura jusqu’au 10 mai 1940), période durant laquelle la stratégie alliée privilégiait l’attentisme plutôt que l’offensive. Pourtant, l’effondrement de la Pologne en quelques semaines face à la Wehrmacht, qui employait la stratégie du Blitzkrieg (« guerre éclair »), dans laquelle avions et chars jouaient un rôle central pour percer les lignes ennemies et anéantir les défenses adverses, semblait confirmer les théories de de Gaulle sur le nouveau rôle des blindés dans la guerre moderne.

Lorsque les Allemands lancèrent leur offensive à l’Ouest le 10 mai 1940, de Gaulle venait d’être nommé à la tête de la 4e Division cuirassée de réserve (DCR), qu’il engagea à deux reprises pour tenter une contre-offensive, le 17 mai à Montcornet et le 19 mai à Crécy-sur-Serre. Bien que ses chars parvinrent temporairement à repousser l’ennemi, ses initiatives échouèrent finalement, faute pour la division commandée par de Gaulle de disposer d’assez d’infanterie pour tenir les positions conquises, ni des moyens nécessaires pour contrer les raids aériens des Stukas allemands. Malgré l’absence de victoire, Charles de Gaulle reçut les félicitations du haut commandement et fut promu général de brigade, devenant ainsi le plus jeune général de l’armée française.

Jusqu’à l’âge de 49 ans, au moment où la Seconde Guerre mondiale éclata, Charles de Gaulle avait mené une carrière militaire brillante, profondément marquée par son expérience du combat lors de la Première Guerre mondiale et à l’étranger. Entre les deux guerres, il avait développé des idées en faveur d’une armée nouvelle, mieux adaptée à la guerre moderne, celles d’un militaire patriote et visionnaire.

Charles de Gaulle au cœur des événements de mai-juin 1940

Alors que la situation militaire continuait de se dégrader, son mentor Paul Reynaud, qui avait succédé à Daladier à la tête du gouvernement en mars 1940, le nomma sous-secrétaire d’État à la Guerre et à la Défense nationale le 5 juin. C’est à cette date, à l’âge de 50 ans, que de Gaulle entama sa carrière politique.
Alors que le généralissime Weygand, soutenu par le maréchal Pétain, prônait un armistice avec l’Allemagne, de Gaulle milita pour la poursuite des combats. Il défendit l’idée d’une réduction bretonne, consistant à regrouper l’armée et le gouvernement français en Bretagne pour freiner temporairement l’avancée allemande et permettre le transfert des institutions dans l’Empire afin de poursuivre la lutte.

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Le 9 juin, il rencontra le Premier ministre britannique Winston Churchill au Royaume-Uni. Le 11 juin 1940 se tint l’avant-dernière réunion du Comité suprême interallié au château du Muguet, dans la commune de Breteau, près de Briare, en présence du Premier ministre britannique Winston Churchill et de son secrétaire d’État à la Guerre Anthony Eden. Ils débarquèrent ce même jour près de Briare accompagnés de trois généraux, et du côté français, du président du Conseil Paul Reynaud, du vice-président du Conseil Philippe Pétain, du nouveau secrétaire d’État à la Guerre Charles de Gaulle, du général Maxime Weygand et de plusieurs autres officiers. Cette réunion, connue sous le nom de « Conférence de Briare », marqua une fracture au sein des Alliés, mais aussi parmi les dirigeants français entre ceux qui voulaient poursuivre la guerre (de Gaulle) et ceux qui prônaient un armistice (Pétain, Weygand).

Pétain vs. de Gaulle : un désaccord fondamental et définitif sur l’avenir de la France face à l’Allemagne

Lors de la conférence de Briare, le 11 juin 1940, la position de Pétain, qui choisissait la collaboration pour sauver ce qui restait de la France, était en totale opposition avec celle de de Gaulle. La Blitzkrieg allemande du printemps 1940 avait pulvérisé les défenses françaises en quelques semaines. Dès le 14 juin, les nazis occupaient Paris. Le gouvernement français, dirigé par le maréchal Philippe Pétain – héros de la Première Guerre mondiale –, signa un armistice le 22 juin, capitulant ainsi. Pétain instaura le régime de Vichy dans le sud non occupé, collaborant avec les nazis et déclarant : « La France a perdu. » Pour beaucoup, cette reddition était insupportable et tous ne se résignaient pas à abandonner.

Alors que le régime de Vichy réprimait toute opposition et appliquait les politiques nazies, de Gaulle, depuis son exil, organisa la Résistance, mobilisa les colonies françaises et chercha le soutien des Alliés. Il devint le symbole d’une France libre, prouvant que le combat n’était pas terminé.

Un mois après que Winston Churchill ait lancé l’Opération Catapult avec le bombardement de la flotte française à Mers el-Kébir en Algérie (3-6 juillet 1940), de Gaulle fut jugé deux fois par contumace et accusé de « trahison, atteinte à la sécurité extérieure de l’État, désertion à l’étranger en temps de guerre sur un territoire en état de guerre et de siège ». Condamné à Clermont-Ferrand le 2 août 1940, il écopa de « la peine de mort, de la dégradation militaire et de la confiscation de ses biens meubles et immeubles ». Sa déchéance de nationalité française fut confirmée par un décret en date du 8 décembre 1940.

Charles de Gaulle et les Britanniques

Le 17 juin 1940, de Gaulle se réfugie à Londres. En Grande-Bretagne, il bénéficie du soutien de Winston Churchill, mais aussi du Parlement, de la presse et de l’opinion publique, reconnaissants envers ce Français courageux d’avoir soutenu leur pays au pire moment de la menace allemande. Ce soutien, comme celui de l’opinion américaine, s’avérera plus tard un atout précieux lors des tensions avec Londres et Washington. Pourtant, cela n’empêchera pas de nombreux désaccords d’éclater entre Churchill et de Gaulle jusqu’en 1945.

Le retrait britannique de Dunkerque

D’abord, entre le 26 mai et le 2 juin 1940, la Grande-Bretagne décide, sans consulter le commandement français, de retirer son armée en évacuant la totalité de son corps expéditionnaire de 200 000 hommes – ainsi que 139 229 soldats français – de Dunkerque. Contrairement à ses promesses, Churchill refuse d’engager les 25 escadrilles de chasseurs de la Royal Air Force. Il laisse le reste de l’armée française affronter seule les Allemands, qui s’emparent de tout son matériel (2 472 canons, près de 85 000 véhicules, 68 000 tonnes de munitions, 147 000 tonnes de carburant et 377 000 tonnes de ravitaillement) et font prisonniers les 35 000 derniers soldats français.

Un désaccord sur la portée de la lutte de de Gaulle

Malgré la relation de confiance scellée par des traités entre Churchill et de Gaulle, les deux hommes entretenaient parfois des relations tendues (orageuses). En septembre 1942, Churchill déclare à de Gaulle : « Mais vous n’êtes pas la France ! Vous êtes la France combattante. Nous l’avons écrit noir sur blanc. » De Gaulle lui rétorque aussitôt : « J’agis au nom de la France. Je combats aux côtés de l’Angleterre, mais pas au nom de l’Angleterre. Je parle au nom de la France et je suis responsable devant la France. »

Opération en Syrie

Ils frôlent la rupture en 1941 à propos de la Syrie, une opération qui se déroule de juin à juillet 1941. Elle visait à empêcher les Allemands de menacer le canal de Suez après le coup d’État du 1er avril 1941 en Irak, fomenté par Rachid Ali al-Gillani, le Premier ministre pro-allemand de l’Irak.

L’Opération Torch, à laquelle de Gaulle n’est pas convié

L’Opération Torch est le nom de code donné au débarquement allié le 8 novembre 1942 en Afrique du Nord, principalement au Maroc et en Algérie. Il fait suite à l’opération menée du 23 octobre au 3 novembre 1942 près d’El Alamein (Égypte), où la 8e armée britannique, dirigée par Bernard Montgomery, affronte le Deutsches Afrikakorps d’Erwin Rommel. Elle aboutit à une victoire décisive des Alliés.

L’objectif de l’Opération Torch était d’ouvrir un front en Afrique du Nord contre les Allemands et de réaliser un débarquement « en douceur », avec l’aide de la Résistance locale, sans combat, dans l’espoir que les troupes françaises de Vichy sur place rallient les Alliés.

Après des mois de négociations entre les dirigeants locaux de la Résistance et les représentants britanniques, et surtout américains, il fut décidé que :

Selon Éric Branca, De Gaulle ne fut pas informé de ce débarquement sur « un territoire français souverain », ce qu’il interpréta comme une tentative de marginaliser son organisation. Cela était d’autant plus vrai qu’après le débarquement, les États-Unis installèrent l’amiral Darlan, « l’ancien dauphin du maréchal Pétain, qui prétendait gouverner en son nom », à la tête de l’AFN. Il fut assassiné par la résistance locale le 24 décembre 1942.

Le débarquement à Madagascar sans en avertir De Gaulle

Les Britanniques débarquèrent à Madagascar sans prévenir les gaullistes, un cas particulier : après la capitulation du gouvernement de Vichy en novembre 1942, les Britanniques administrèrent l’île pendant plusieurs mois et ne lui rendirent le contrôle qu’en janvier 1943.

La situation des possessions africaines de la France, qui se jouait politiquement en Afrique française du Nord (AFN), se stabilisa progressivement avec la fusion des autorités de Brazzaville (France libre) et d’Alger (Commandement civil et militaire supérieur français) au sein du Comité français de libération nationale en juin 1943.

Charles de Gaulle et Roosevelt

Les relations avec Franklin Delano Roosevelt furent encore plus problématiques. Le président américain, qui éprouvait une affection personnelle pour la France, fut déçu par l’effondrement de celle-ci en 1940 et se désillusionna à l’égard de De Gaulle après l’échec de sa campagne de Dakar (fin septembre 1940).

Selon Duroselle, la politique systématiquement anti-De Gaulle de Roosevelt, connue sous le nom de tactique du « troisième homme », visant à écarter le chef de la France libre au profit du régime de Vichy, marqua durablement l’homme du 18 Juin, qui y vit une manœuvre sournoise de l’impérialisme américain.

Les lobbyistes français à Washington et le manque d’informations fiables des conseillers de Roosevelt

Il y avait de nombreux anti-gaullistes français à Washington, la plupart issus du gouvernement de Vichy. Par exemple, l’ancien secrétaire général du Quai d’Orsay, Alexis Léger (Saint-John Perse), décrivait le général comme un « apprenti dictateur ». Le président était également très mal informé de la situation en France par l’ambassadeur américain, l’amiral Leahy, resté à Vichy jusqu’en mai 1942. Il n’avait donc aucune confiance en De Gaulle. Une note de De Gaulle à Churchill explique en partie l’attitude française envers les États-Unis : « Je suis trop pauvre pour m’incliner. »

La haine de Roosevelt pour De Gaulle

La haine de Roosevelt était si intense (il considérait de Gaulle, au pire, comme un futur tyran, au mieux comme un opportuniste) que même ses adjoints en vinrent à s’en offusquer, y compris le secrétaire d’État Cordell Hull, qui finit par se ranger aux côtés de la France libre et de son chef.

La reconnaissance progressive de la légitimité de de Gaulle, au grand dam du gouvernement américain

Les gouvernements en exil en Angleterre, considérés comme « légitimes », se contentaient jusqu’alors de bonnes relations de voisinage avec les gaullistes, perçus comme des dissidents du gouvernement « légitime » de Pétain, lui aussi installé à Londres dans des conditions reconnues comme légales. Cette situation évolua lentement en faveur de De Gaulle quand, en 1943, le gouvernement belge en exil dirigé par Hubert Pierlot et Paul-Henri Spaak déclencha le mouvement. Ce dernier fut le premier à reconnaître officiellement les « Français libres » et de Gaulle comme les seuls représentants légitimes de la France. Le gouvernement britannique (Anthony Eden, proche collaborateur de Churchill) avait tenté de dissuader les Belges, craignant que leur initiative ne fasse tache d’huile auprès des autres gouvernements en exil. Les Américains intervinrent à leur tour, estimant pouvoir utiliser les relations commerciales belgo-américaines pour faire pression sur Bruxelles (notamment au sujet des commandes d’uranium du Congo belge). Rien n’y fit. Malgré les pressions britannique et américaine, Spaak annonça officiellement que la Belgique considérait désormais le gouvernement de Pétain comme illégitime et que le Comité national français, puis le Gouvernement provisoire de la République française, était le seul organe légalement habilité à représenter la France.

La crise de Saint-Pierre-et-Miquelon (24 décembre 1941)

Un autre moment de vive tension opposa la France libre au gouvernement américain. Selon l’historien Jean-Baptiste Duroselle, les Alliés craignaient que l’archipel français, sous autorité vichyste, ne devienne une base radio au profit des sous-marins allemands. Le général de Gaulle proposa donc aux Alliés que ses forces navales françaises libres s’en emparent. Les Américains refusèrent, et de Gaulle ordonna alors à Muselier de prendre l’île, avec ou sans l’accord des Alliés. Les Canadiens et les Américains se préparèrent alors à envahir l’archipel sans l’aval de quiconque. Furieux d’apprendre la nouvelle, de Gaulle insista avec véhémence auprès de Muselier pour que l’île soit saisie au plus vite, avec ou sans l’accord des Alliés.

Cette insubordination de De Gaulle aux ordres américains fut perçue par le secrétaire d’État Cordell Hull comme un affront grave et un défi à l’autorité des États-Unis. Ce dernier qualifia publiquement les volontaires français ayant mené l’opération de « soi-disant Français libres ». Cette formule fut vivement critiquée par l’opinion publique américaine, qui soutenait l’action de la Résistance française. Hull tira de cet incident la conclusion que « de Gaulle était une sorte d’aventurier dangereux, un apprenti dictateur ».

La préférence du général Giraud pour de Gaulle comme représentant de la France auprès des Alliés

Il fallut rien moins qu’un général acceptable du côté français pour prendre la tête du retour à la guerre aux côtés des Alliés. Après l’assassinat de l’amiral Darlan, Jacques Lemaigre-Dubreuil avança le nom du général Giraud, évadé d’Allemagne et dont il avait été l’aide de camp en 1940. Il ne révéla pas aux autres membres de la Résistance que Giraud était aussi un admirateur de Pétain et du régime de la Révolution nationale. Il obtint ainsi leur accord sans difficulté.

Giraud bénéficiait également de la faveur des Américains, qui le préféraient à de Gaulle, dont le jugement et les méthodes étaient jugés peu fiables et moins maniables par Roosevelt. Contacté par un émissaire américain et par Lemaigre-Dubreuil, Giraud accepta de participer à l’opération, mais exigea d’abord qu’elle se déroule simultanément en France et qu’il en prenne lui-même le commandement suprême – rien de moins ! Entre-temps, il nomma le général Charles Mast, chef d’état-major du corps d’armée algérien, pour le représenter auprès des conspirateurs et fit savoir qu’il pourrait rallier l’armée d’Afrique du Nord aux Américains, ce que les groupes de la Résistance française mettaient en doute.

De Gaulle parvint à s’imposer à Alger en mai 1943. Le Comité national français fusionna avec le Commandement en chef civil et militaire dirigé par Giraud pour former le Comité français de libération nationale (CFLN), où Giraud et de Gaulle devinrent coprésidents. Mais en quelques mois, de Gaulle marginalisa Giraud au sein du CFLN, avant de l’écarter en novembre avec la formation d’un nouveau gouvernement et de s’imposer comme le seul dirigeant politique des forces françaises alliées. Les Forces françaises libres fusionnèrent avec l’Armée d’Afrique sous le commandement de Giraud : l’Armée de la Libération française, forte de 1 300 000 soldats, participa aux combats aux côtés des Alliés. Le 3 juin 1944, à Alger, le CFLN devint le Gouvernement provisoire de la République française (GPRF).

Le projet de gouvernement militaire allié des territoires occupés (AMGOT)

L’antagonisme entre Roosevelt et de Gaulle atteignit son paroxysme à la veille du Débarquement de Normandie. Les tensions étaient liées au projet allié d’instaurer en France un gouvernement militaire allié des territoires occupés (AMGOT). Selon l’historienne Régine Torrent, cet organisme controversé consistait en « l’occupation militaire de la France par des généraux britanniques et américains » qui maintiendraient et utiliseraient l’administration vichyste tout en réservant « les postes les plus élevés de l’administration nationale […] aux commandants en chef britanniques ou américains ». Le général de Gaulle, alors président du GPRF en 1944, considérait l’AMGOT comme une atteinte extrêmement grave à la souveraineté française. Une véritable « seconde occupation », « une tentative de soumettre la France par une administration militaire », se concrétisait sous la forme d’un franc imprimé aux États-Unis, « une fausse monnaie » « symbole des atteintes à la souveraineté française », qui devait avoir cours légal dans la France libérée.

Roosevelt rangeait la France parmi les nations vaincues.

Roosevelt envisageait de faire de la France un État affaibli, et le projet de gouvernement militaire allié des territoires occupés (AMGOT) allait très loin dans ce sens, traitant la France en nation vaincue plutôt qu’en puissance victorieuse. Il s’agissait pour les Américains de profiter de l’effondrement de la France pour s’emparer de son empire colonial à leur profit : « le gouvernement américain proposait de placer les colonies françaises sous un régime de tutelle internationale, à commencer par » ; un statut qui aurait ouvert aux États-Unis un accès libre aux marchés et aux ressources, en plus de points stratégiques. Bien sûr, une telle perspective était inacceptable pour un esprit aussi libre et aussi français que celui de de Gaulle.

Le différend entre de Gaulle et les États-Unis

Pour Charles de Gaulle, les débarquements de Normandie du 6 juin 1944 furent une affaire « anglo-américaine » dont les Français furent délibérément exclus. C’est ce qu’il confia à son ministre Alain Peyrefitte en 1964 pour expliquer sa non-participation, en tant que président de la République française, aux commémorations du 20e anniversaire du Débarquement.

Enfin, de Gaulle s’efforça, sans doute en partie pour « forcer les Anglo-Saxons à plier », de maintenir des liens aussi étroits que possible avec l’URSS, notamment en souhaitant envoyer des régiments français combattre sur le front de l’Est, ce que Churchill et Roosevelt empêchèrent de toutes leurs forces. Selon Jean-Luc Barré, de Gaulle aurait même demandé à Bogomolov si, en cas de rupture avec les Anglo-Saxons, il serait possible de transférer le siège des Forces françaises libres à Moscou.

Pour l’historien Bruno Bourliaguet, « l’attitude de Charles de Gaulle à l’égard des États-Unis après 1945 ne peut s’expliquer que par les relations conflictuelles qu’il entretenait avec le président Franklin D. Roosevelt pendant la Seconde Guerre mondiale. »

Charles de Gaulle en politique jusqu’en 1958

Rétablissement de la démocratie en France et désaccord entre l’Assemblée constituante et de Gaulle

Durant cette période immédiate d’après-guerre, il exerça effectivement un rôle équivalent à celui de chef de l’État.

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Le 12 juillet 1945, de Gaulle annonça au peuple français qu’un double scrutin serait organisé. La première partie consistait à élire une Assemblée, et la seconde à déterminer si celle-ci serait constituante, ce qui impliquait l’abandon de la Troisième République. Son projet fut accepté, puisque 96 % des Français se prononcèrent en faveur d’une Assemblée constituante.

Mais de Gaulle, président du Gouvernement provisoire, entra en désaccord avec l’Assemblée constituante sur la conception de l’État et le rôle des partis politiques. Il démissionna sur la question du financement militaire au président de l’Assemblée nationale, Félix Gouin, le 20 janvier 1946. Il avait accompli la mission qu’il s’était fixée le 18 juin 1940 : libérer le territoire, rétablir la République, organiser des élections libres et démocratiques, et engager la modernisation économique et sociale.

Le discours fondateur de Bayeux du 16 juin 1946

Le 8 avril 1946, il reçut une lettre d’Edmond Michelet lui proposant de « régulariser sa situation dans l’armée » et l’informant que Félix Gouin, président de l’Assemblée nationale, souhaitait lui conférer le grade de maréchal de France. Charles de Gaulle refusa, déclarant qu’il était impossible de « régulariser une situation absolument inédite ».

Le 16 juin 1946, à Bayeux, en Normandie, il exposa sa vision d’un État démocratique fort dans un discours toujours célèbre aujourd’hui, mais ne fut pas suivi. Il entama alors sa célèbre « traversée du désert » jusqu’en 1958, date à laquelle il revint au pouvoir.

La « traversée du désert » du général de Gaulle

En 1947, il fonde un mouvement politique, le Rassemblement du peuple français (RPF), qui rallie des résistants, des figures marquantes, voire d’anciens pétainistes. Ce parti connaît des succès, mais aussi des revers, car il se heurte à la « Troisième Force », coalition gouvernementale de la Quatrième République, composée de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), de l’Union démocratique et socialiste de la Résistance (UDSR), des Radicaux, du Mouvement républicain populaire (MRP) et des modérés (droite républicaine et libérale), afin de soutenir le régime face à l’opposition du Parti communiste français et des gaullistes. Bref, c’était un système de partis que de Gaulle redoutait à l’époque de son discours de Bayeux, où les hommes politiques de l’époque changeaient de gouvernement et se relayaient pour occuper les ministères. On dénombra 24 gouvernements entre 1947 et 1958, le plus long durant 18 mois et le plus court seulement trois semaines. À noter que l’éternel rival de de Gaulle, M. Mitterrand, fut onze fois ministre sous la Quatrième République ! D’où son opposition à la Cinquième République gaullienne, qu’il adopta pourtant sans restriction ni hésitation dès qu’il put se faire élire président.

Pendant cette période, de Gaulle resta largement en retrait de la vie politique active, mais en profond désaccord avec ce qu’il observait – et ce qu’il avait prédit.

Le retour en 1958 contre les partis au pouvoir sous la Quatrième République

L’instabilité ministérielle et l’impuissance de la Quatrième République face à la question algérienne, déclenchée par une insurrection le 1er novembre 1954, plongèrent le régime dans une crise grave. Les hommes politiques de tous bords en vinrent à souhaiter le retour du Général.

Comme lors des événements de la Seconde Guerre mondiale, ce furent ses anciens compagnons de la Résistance qui le portèrent au pouvoir ; tous continuaient d’admirer l’architecte de la Libération. Le mouvement gaulliste était bien structuré, notamment grâce au soutien du Rassemblement du peuple français (RPF), et plusieurs de ses membres occupaient des postes stratégiques. Jacques Chaban-Delmas (résistant), ministre de la Défense nationale en 1957, envoya Léon Delbecque (résistant) à Alger où, en tant que vice-président du Comité de salut public (CSP), il conseilla le général Salan, qui appela publiquement de Gaulle à revenir aux affaires. Le général à la retraite n’avait rien demandé.

De Gaulle fit officiellement son retour avec l’intention de mettre en œuvre les réformes qu’il avait souhaitées lors de sa première présidence et qu’il avait esquissées à Bayeux en 1946. Pour apaiser les tensions, il organisa une conférence de presse le 19 mai 1958, qui servit notamment à rassurer l’opinion sur la période exceptionnelle qu’il exigeait pour rétablir l’ordre. Sa réponse aux craintes de dictature marqua les esprits : « Ai-je jamais porté atteinte aux libertés fondamentales ? Je les ai rétablies. Et ai-je recommencé ? Pourquoi voudrais-je me lancer dans une carrière de dictateur à 67 ans ? »

L’appel du président René Coty

Le 29 mai, le président de la République en exercice, René Coty, fit appel au « plus illustre des Français ». Charles de Gaulle accepta de former un gouvernement. Sous la pression, l’Assemblée nationale l’investit le 1er juin, par 329 voix sur 553 votants. Le général de Gaulle devint ainsi le dernier président du Conseil de la Quatrième République. Les députés lui accordèrent le pouvoir de gouverner par décrets pour une durée de six mois et l’autorisèrent à mener à bien la réforme constitutionnelle du pays.

La nouvelle Constitution, rédigée durant l’été 1958, était très proche des propositions qu’il avait exposées dans son second discours de Bayeux, avec un exécutif fort. Cependant, le général de Gaulle accepta d’accorder plus de pouvoir au Parlement qu’il ne l’aurait souhaité. En particulier, il dut renoncer à l’élection du président de la République au suffrage universel, élément central de son projet constitutionnel, qu’il finirait par imposer en 1962. La Constitution fut adoptée par référendum le 28 septembre 1958, avec 79,2 % de « oui ». Charles de Gaulle fut élu président de la République le 21 décembre et entra en fonction le 8 janvier.

Charles de Gaulle président de la République française – 1958-1969

L’honnêteté de Charles de Gaulle
Lorsqu’il était président de la République et invitait sa famille à déjeuner au palais de l’Élysée, le coût de ces repas « non professionnels » était déduit de son indemnité présidentielle. Il appliquait ces principes de rigueur et d’honnêteté tout au long de sa vie publique. À tel point qu’aucun « scandale » ne vint entacher sa vie publique ou privée – et pourtant, ses adversaires n’auraient pas manqué de saisir l’occasion pour révéler des histoires « croustillantes » à son sujet. Il est sans doute le seul dans cette catégorie des incorruptibles !

De Gaulle sur la scène internationale

Sur la scène internationale, rejetant la domination des États-Unis comme de l’URSS, il défendit une France indépendante dotée de la force de frappe nucléaire (premiers essais en 1960). Il posa également les bases du programme spatial français en créant le Centre national d’études spatiales le 19 décembre 1961. Membre fondateur de la Communauté économique européenne (CEE), il mit son veto à l’entrée du Royaume-Uni.

La fin de la guerre d’Algérie et l’OAS et l’opposition armée

S’agissant de la guerre d’Algérie, de Gaulle suscita d’abord de grands espoirs chez les Français d’Algérie, auxquels il déclara à Alger le 4 juin 1958 : « Je vous ai compris. » Ce jour-là, il s’abstint de toute promesse précise.

À l’été 1959, l’opération Jumelles, dite plan Challe, infligea à la FLN ses plus lourdes défaites dans tout le pays. De Gaulle comprit rapidement qu’il ne serait pas possible de résoudre le conflit par la seule victoire militaire, et à l’automne 1959, il commença à s’orienter vers une solution qui mènerait inévitablement à l’indépendance de l’Algérie. Dès 1959, il expliqua à Alain Peyrefitte que l’« intégration » de l’Algérie à la France, prônée par les partisans de l’Algérie française, relevait de l’utopie : deux pays aussi culturellement éloignés et aux écarts de niveau de vie si marqués n’étaient pas destinés à former une seule nation.

La poussée à Alger et la guerre contre l’OAS

Avec l’armée de conscription, il écrasa le putsch des généraux à Alger en avril 1961. Il ne fallut que quatre jours pour mettre en déroute le « quarteron de généraux en retraite », stigmatisé dans l’un de ses discours les plus célèbres. Cette attitude provoqua une forte résistance de certains groupes nationalistes, et de Gaulle dut réprimer les soulèvements des pieds-noirs en Algérie.

Il devint la cible d’organisations terroristes comme l’Organisation armée secrète (OAS), qui le surnomma « la Grande Zohra ». La métropole fut alors la cible de plusieurs vagues d’attentats perpétrés par l’OAS.

Quelques mois plus tard, lors d’une manifestation interdite le 8 février 1962, huit manifestants furent tués par les forces de police à la station de métro Charonne, et un autre mourut plus tard à l’hôpital.

Quant à l'organisation terroriste de l'OAS, elle fut réprimée par des moyens impitoyables : exécutions sommaires, tortures et forces de police parallèles, qui n'hésitèrent pas à recruter des gangsters tels que Georges Boucheseiche et Jean Augé. Le Tribunal permanent des forces armées fut créé en janvier 1963 pour condamner les dirigeants, qui bénéficièrent d'une amnistie quelques années plus tard.

Les accords d'Évian avec le FLN algérien

En 1962, à la suite des accords d'Évian, un cessez-le-feu fut déclaré en Algérie. Le général de Gaulle organisa un référendum sur l'indépendance de l'Algérie, qui entra en vigueur en juillet 1962.

Dès le lendemain de la signature des accords d'Évian, les supplétifs de l'armée française, les Harkis, furent désarmés par la France et abandonnés sur place – puis massacrés par le FLN.

En avril 1962, le Premier ministre Michel Debré est remplacé par Georges Pompidou, et en septembre de la même année, de Gaulle propose une révision de la Constitution pour permettre l'élection du président au suffrage universel direct, dans le but de renforcer sa légitimité à gouverner directement.

L'attentat du Petit-Clamart

Un ingénieur en armement de 35 ans, diplômé de l'École polytechnique, Jean Bastien-Thiry, considérait la politique algérienne du général de Gaulle comme une trahison et un abandon. Avec l'aide de partisans de l'Organisation armée secrète (OAS), il projeta donc d'enlever de Gaulle ou, à défaut, de l'assassiner. Une attaque fut ainsi organisée au rond-point du Petit-Clamart (dans la banlieue parisienne) le 22 août 1962. L'opération échoua, bien que la voiture présidentielle ait ensuite révélé, parmi les impacts (environ 150 balles tirées), une balle ayant frôlé de quelques centimètres les visages du couple présidentiel.

Lors de sa déclaration à l'ouverture de son procès en janvier 1963, Bastien-Thiry exposa les motivations de l'attentat, fondées principalement sur la politique algérienne du général de Gaulle. Il fut condamné à mort le 4 mars 1963. Parce qu'il avait tiré sur une voiture occupée par une femme et, contrairement aux autres membres du commando, n'avait pris aucun risque direct, Bastien-Thiry ne bénéficia pas de la clémence du général de Gaulle, contrairement aux autres membres du commando (et aux autres membres de l'OAS capturés). Une semaine après la fin de son procès, il fut fusillé au fort d'Ivry (près de Paris).

En 1968, une première amnistie permit aux derniers chefs de l'OAS, à des centaines de partisans de l'Algérie française encore détenus, ainsi qu'à d'autres en exil, comme Georges Bidault et Jacques Soustelle, de rentrer en France. D'anciens militants de l'Algérie française se rallièrent alors au gaullisme, rejoignant le SAC ou les Comités de défense de la République (CDR). De Gaulle confia à Jacques Foccart le 17 juin 1968 : « Il faut aller vers une certaine réconciliation. » Les autres condamnations pénales furent effacées par les lois d'amnistie de 1974 et 1987.

L'élection présidentielle de 1965 et François Mitterrand

Au premier tour, de Gaulle arriva en tête avec 44,65 % des voix, devant le candidat de la gauche unie, François Mitterrand (31,72 %), et Jean Lecanuet (15,57 %). Lorsque le ministre de l'Intérieur Roger Frey suggéra à de Gaulle de publier des photos de François Mitterrand aux côtés de Philippe Pétain pendant l'Occupation, le président sortant refusa d'utiliser de telles méthodes. Valéry Giscard d'Estaing fit de même que le général de Gaulle lors de l'élection présidentielle de 1981 – et Giscard d'Estaing fut battu. Charles de Gaulle fut réélu président de la République le 19 décembre 1965, avec 55,20 % des suffrages exprimés. Le Général confia plus tard à quelques proches qu'il ne terminerait pas son mandat (prévu jusqu'en 1972) et qu'il se retirerait à 80 ans.

Charles de Gaulle, politique internationale et Europe

Le « fardeau algérien » a considérablement réduit la marge de manœuvre de la France et pesé sur sa diplomatie. La politique d’« indépendance nationale » fut alors pleinement appliquée avec la fin de la guerre d’Algérie.

Sur la scène internationale, de Gaulle poursuivit la promotion de l’indépendance française : il refusa à deux reprises (en 1963 et 1967) l’adhésion du Royaume-Uni à la CEE. Pourtant, en 1962, lors de la crise des missiles de Cuba, de Gaulle soutint le président américain John F. Kennedy.

En 1964, il condamna l’aide militaire des États-Unis à la République du Vietnam (Sud-Vietnam) contre la rébellion communiste menée par le Viêt Cong (groupe guérillero soutenu par le Nord-Vietnam), ainsi que la réponse israélienne au blocus égyptien du détroit de Tiran. Il alla plus loin en instaurant un blocus militaire contre Israël pendant la guerre des Six Jours en 1967. L’une de ses décisions les plus spectaculaires intervint en 1966, lorsqu’il retira la France du commandement militaire intégré de l’OTAN et expulsa les bases américaines de son territoire.

L’Europe et de Gaulle

Sur le plan européen, de Gaulle prônait une « Europe des nations » et des États, seuls capables de répondre des nations, celles-ci conservant leur pleine souveraineté ainsi que leur identité historique et culturelle au sein de l’Europe. « Si vous voulez que les nations s’unissent, ne cherchez pas à les intégrer comme on intègre des châtaignes dans une purée de châtaignes. Il faut rassembler leurs dirigeants légitimes pour qu’ils se consultent et, un jour, forment une confédération, c’est-à-dire qu’ils mettent en commun certaines compétences tout en restant indépendants sur tous les autres plans. » De Gaulle était donc ouvertement hostile à l’idée d’une Europe supranationale, telle que la concevait Jean Monnet.

Pour de Gaulle, comme pour Churchill, le Royaume-Uni s’était simplement acquitté de son devoir en 1940, et la France ne devait rien à Londres au regard de la Seconde Guerre mondiale. Il désapprouvait la relation privilégiée entre le Royaume-Uni et les États-Unis depuis la guerre, ainsi que la préférence économique impériale qui liait ces derniers aux États du Commonwealth, rendant difficile l’adhésion britannique à l’Europe. Il jugeait donc indésirable l’entrée d’un tel « cheval de Troie américain » en Europe. Les Britanniques durent attendre 1973 pour rejoindre la Communauté économique européenne (CEE).

De Gaulle et le communisme

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La position de De Gaulle face au monde communiste était sans ambiguïté : il était résolument anti-communiste. Il prônait la normalisation des relations avec ces régimes, qu’il considérait comme « transitoires » aux yeux de l’histoire, afin de jouer un rôle pivot entre les deux blocs. La reconnaissance de la République populaire de Chine, le 27 janvier 1964, s’inscrivait dans cette logique. De même, sa visite officielle en République populaire de Pologne (6-11 septembre 1967) fut un geste montrant que le président français considérait le peuple polonais comme profondément ancré dans l’histoire. La question allemande, et donc la délimitation de la frontière occidentale de la Pologne, occupa une place centrale dans les discussions officielles. Malgré la domination exercée par l’URSS, De Gaulle fut accueilli spontanément par des foules enthousiastes. Comme il l’affirma devant la Diète polonaise (Assemblée nationale), il misait sur un avenir où la Pologne retrouverait sa place d’État indépendant. Une fois encore, cela s’inscrivait dans son projet d’une Europe continentale élargie.

Anecdote :
Pendant plus de vingt ans, depuis Londres, le général travaillait avec Maurice Dejean, diplomate français et farouche partisan de l’amitié avec la Russie. Dejean fut ambassadeur à Moscou en 1963. Les services secrets soviétiques employaient alors un système appelé « les hirondelles ». Ces femmes avaient pour mission de piéger les diplomates et agents occidentaux en poste en URSS selon une méthode éprouvée dans le monde de l’espionnage : elles séduisaient leur cible, puis un prétendu conjoint surgissait pour menacer de provoquer un scandale si la victime ne cédait pas. Alain Peyrefitte (*C’était de Gaulle*, p. 690) livre des informations prudentes. Le 14 janvier 1964, De Gaulle lui confia : « Une autre histoire lamentable. Le pauvre Dejean [Peyrefitte écrit « X… »] s’est fait prendre. Les Soviétiques l’ont attiré dans les filets d’une femme. Encore un peu, et nos recueils de télégrammes auraient fini au Kremlin. » Selon l’un des collaborateurs du Général, dont Peyrefitte rapporte les propos, Dejean, rappelé à Paris, demanda audience pour se justifier : « Mais le Général ne le reçut que quelques secondes : « Alors, Dejean, on aime les femmes, n’est-ce pas ? » Et il le congédia sans lui serrer la main. »

Le président de Gaulle et les États-Unis

Les relations entre De Gaulle et les États-Unis furent sans conteste les plus complexes. Malgré des tensions sérieuses, le Général se rangea toujours à leurs côtés en période de crise majeure, notamment lors du blocus de Berlin et de la crise des missiles de Cuba. En revanche, lorsque ce furent les Américains qui attisèrent les tensions, De Gaulle prit publiquement ses distances, comme en témoigne son discours du 1er septembre 1966 à Phnom Penh, où il dénonça l’attitude américaine au Vietnam, un théâtre d’opérations que la France connaissait bien.

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La réciproque était également vraie : même ses communications privées étaient espionnées par les États-Unis, mais aussi par le Royaume-Uni, qui le surveillait même chez lui ! Il va sans dire que le Général n’appréciait guère cette situation.

Les armes nucléaires et l’opposition des Français et des Américains

Convaincu de l’importance stratégique des armes nucléaires, de Gaulle poursuivit leur développement, menant des essais dans le Sahara puis en Polynésie française, malgré les protestations de l’opposition (Mitterrand), qui n’y voyait que des « petites bombes ». De Gaulle rétorqua : « Dans dix ans, nous aurons de quoi tuer 80 millions de Russes. Eh bien, je ne crois pas que quelqu’un accepte d’attaquer des gens qui ont de quoi tuer 80 millions de Russes, même s’ils avaient de quoi tuer 800 millions de Français, à supposer qu’il y ait 800 millions de Français. »

L’attitude des États-Unis envers ce programme était ambivalente. Kennedy proposa d’offrir à de Gaulle des missiles Polaris, comme il l’avait fait avec le Royaume-Uni (accords de Nassau). Mais de Gaulle refusa, déclarant vouloir que la France construise sa propre armée. La question nucléaire empoisonna les relations franco-américaines tout au long des années 1960. Ce n’est qu’avec Richard Nixon qu’un président américain clairement « gaulliste » arriva au pouvoir. Nixon contourna d’abord la législation américaine restrictive sur le nucléaire avant d’ouvrir officiellement la voie à une collaboration nucléaire franco-américaine. À cette époque, le programme français était déjà largement abouti et ses armes nucléaires très performantes.

L’opposition de la France aux États-Unis et au Royaume-Uni et le retrait de la France de l’OTAN

Comme l’explique l’historien Olivier Pottier, l’OTAN fonctionnait selon un système d’intégration, plaçant les contingents des différents pays sous commandement américain. Résultat : une part importante de l’armée française se trouvait directement sous commandement étranger. À l’inverse de ce système, de Gaulle était favorable à la création d’un « état-major interallié » ou d’une « direction tripartite », où les principaux membres de l’Alliance – la France, le Royaume-Uni et les États-Unis – établiraient ensemble la stratégie de l’Alliance. Il proposa de réformer l’OTAN selon ces principes dans un mémorandum daté du 12 septembre 1958, qui fut rejeté à l’unanimité par les Américains et les Britanniques. Ce refus anglo-américain confirma à de Gaulle le caractère hégémonique de la politique de défense des États-Unis.

Après avoir retiré la flotte française du commandement intégré de l’OTAN en Méditerranée (1959), puis dans l’Atlantique et la Manche, de Gaulle adressa le 7 mars 1966 une lettre au président américain Lyndon Johnson pour lui notifier le retrait de la France du commandement intégré de l’OTAN : « La France entend recouvrer l’entière souveraineté sur son territoire, actuellement altérée par la présence permanente de forces militaires alliées et l’usage habituel de son espace aérien, cesser sa participation aux commandements intégrés et ne plus mettre de forces à la disposition de l’OTAN. » Tout en restant partenaire de l’Alliance atlantique, la France gaullienne se retirait ainsi « de l’organisation militaire intégrée placée sous commandement américain », comme le confia de Gaulle à Peyrefitte. Les troupes américaines stationnées en France durent évacuer leurs bases, et le siège de l’OTAN quitta Rocquencourt (près de Versailles) pour s’installer en Belgique.

Conversion des dollars en or

Conscient du danger que l’hégémonie du dollar faisait peser sur le système monétaire international et sur l’économie mondiale en général, et estimant qu’elle « amenait les Américains à s’endetter, et à s’endetter gratuitement auprès des pays étrangers, car ce qu’ils leur devaient, ils le réglaient […] avec des dollars que seuls eux pouvaient émettre », de Gaulle plaidait pour un retour à l’étalon-or.

Sur les conseils de l’économiste Jacques Rueff, qui voyait dans la course à l’espace et la guerre du Vietnam une menace pour l’équilibre des paiements américains, de Gaulle exigea que les États-Unis échangent une large part des dollars détenus par la France contre de l’or. L’opération était légale, le dollar étant alors officiellement défini comme équivalant à 1/35 d’once d’or. Selon les règles internationales, les États-Unis devaient obtempérer, et de Gaulle fit rapatrier par la Marine nationale les réserves d’or de la Banque de France déposées à New York, à la Réserve fédérale. En 1971, les États-Unis mirent fin à l’étalon-or pour permettre au dollar de « flotter ». Après les chocs pétroliers de 1973 et 1979, le cours de l’or s’envola : l’avis de Jacques Rueff s’avéra donc judicieux à long terme.

Crise politique de 1968

En plus des réformes financières de 1958, la France bénéficiait des « Trente Glorieuses » et de la croissance amorcée sous la IVe République. Les structures économiques furent modernisées et le niveau de vie s’éleva. Mais cette croissance ne profitait pas à tous de manière égale, et une certaine désillusion s’installa face à une société en stagnation sociale.

Selon ses propres partisans, de Gaulle fut totalement pris au dépourvu par une crise qu’il n’avait ni pressentie ni comprise. Indifférent aux revendications étudiantes et à la « crise de civilisation » qu’elles révélaient, il y vit au mieux un mouvement de contestation de jeunes refusant de passer leurs examens, au pire une remise en cause de l’autorité de l’État qu’il fallait étouffer sans délai.

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L’humour de De Gaulle
Derrière cette façade austère se cachait parfois un humour subtil – froid, discret, mais bien réel.
L’une des anecdotes les plus savoureuses remonte à 1967, lors d’un dîner d’art et de littérature organisé à l’Élysée par André Malraux, alors ministre de la Culture.
Parmi les invités de cette soirée figurait Brigitte Bardot, icône du cinéma français, qui fit une entrée remarquée vêtue d’un audacieux costume de hussard.
De Gaulle, impassible, observa la scène un instant avant de se pencher discrètement vers Malraux et de murmurer :
« Chic ! Un soldat ! »
Une réponse brève, ironique et parfaitement élégante, typique de De Gaulle.
En une phrase, il mêlait humour, esprit et autodérision, tout en conservant cette distance majestueuse qui le caractérisait.

Après la nuit des barricades des 10 et 11 mai 1968, un De Gaulle sceptique autorisa néanmoins son Premier ministre Georges Pompidou, de retour d’un voyage en Iran et en Afghanistan, à engager une nouvelle politique d’apaisement. Pompidou, qui avait dû menacer de démissionner, souhaitait éviter les affrontements et misait sur l’essoufflement du mouvement.

Du 14 au 18 mai, De Gaulle se rendit en Roumanie. À son retour précipité le soir du 18, il déçut même ses plus fidèles partisans en apparaissant accablé et indécis, dépourvu de sa vivacité et de sa réactivité habituelles. Il semblait tiraillé entre la prudence prônée par Pompidou et la fermeté qu’il défendait lui-même.

Les grèves se poursuivent. Le 27, une manifestation au stade Charléty fait naître l’idée d’un gouvernement provisoire. Ce même jour, François Mitterrand s’empare de cette solution et annonce sa candidature à la présidence de la République. La crise politique atteint son paroxysme.

La disparition soudaine et inexpliquée du chef de l’État, parti en hélicoptère avec son épouse le 29 mai pour une destination inconnue, provoque stupeur et donne lieu à toutes sortes de spéculations. Il se rend à Baden-Baden, en Allemagne, où il est reçu par le général Massu, responsable du contingent français en Allemagne. À son retour à Paris le lendemain, son allocution radiodiffusée est ferme. Il annonce la dissolution de l’Assemblée nationale. Une immense manifestation gaulliste s’ensuit sur les Champs-Élysées.

De Gaulle l’annonça le 30 mai 1968, dans une allocution radiodiffusée, à l’image de l’appel du 18 juin ou de l’intervention de 1960 lors des barricades d’Alger. Les phrases étaient courtes, chacune ou presque annonçant une décision. La fin du discours fait référence à une déclaration antérieure, sans la citer, évoquant « l’ambition et la haine des politiques écartés » et affirmant que, une fois utilisés, « ces personnages n’auraient plus de poids que le leur, ce qui ne serait pas lourd ». Mais le Général oublie les 44,5 % de voix obtenues par Mitterrand au second tour de l’élection présidentielle de 1965, voire sa majorité aux législatives de 1967.

La victoire des gaullistes aux élections législatives, bien que massive, ne suffit pas à redynamiser suffisamment le gouvernement. L’Assemblée nationale, plus à droite, se montre aussi plus réticente face aux réformes souhaitées par le général de Gaulle (participation, régionalisation, réforme universitaire, etc.). Le départ du véritable vainqueur de la crise, Pompidou, est mal compris, et ce dernier apparaît désormais comme un successeur potentiel. De Gaulle n’est plus irremplaçable.

Le référendum de 1969 et la démission

Le référendum est finalement fixé au 27 avril 1969 et porte sur la régionalisation et la réforme du Sénat. Il prévoit le transfert de compétences aux régions, l’introduction de représentants des milieux professionnels et syndicaux au sein des conseils régionaux, ainsi qu’un point particulièrement critiqué par l’opposition (notamment par le président du Sénat Gaston Monnerville, directement visé) : la fusion du Sénat avec le Conseil économique et social. De Gaulle annonce qu’il démissionnera en cas de victoire du « non ».

Le 27 avril, alors que le « oui » était donné gagnant quelques jours plus tôt, le « non » l’emporte avec 52,41 % des suffrages exprimés. Quelques minutes après minuit, le 28 avril, un communiqué lapidaire est diffusé depuis Colombey-les-Deux-Églises : « Je cesse d’exercer mes fonctions de président de la République. Cette décision prend effet aujourd’hui à midi. » Le président du Sénat, le centriste Alain Poher, qui avait remplacé Gaston Monnerville à la tête de la chambre haute, assure l’intérim présidentiel conformément à la Constitution.

Pourquoi Charles de Gaulle était-il si souvent en désaccord avec les autres et comptait-il tant d’opposants ?

Dès son enfance, de Gaulle fait preuve d’une intelligence exceptionnelle et d’une capacité, voire d’une volonté, à prendre ses propres décisions, dans une famille où morale et honnêteté devaient être irréprochables. Malgré une formation militaire fondée sur l’obéissance plutôt que sur la contestation, il conserve toute sa vie un esprit critique et constructif, avec un culte de l’excellence et de la France.

Très jeune, il a l’occasion de rencontrer et d’échanger avec des figures marquantes (Pétain et les généraux de la Première Guerre mondiale), ce qui lui permet d’apprendre d’eux, mais aussi de déceler leurs limites et leurs erreurs. Cela le conduit à considérer que ses choix et son raisonnement valent bien ceux de ses mentors.

Pendant la période troublée de l’entre-deux-guerres, et surtout au début de la Seconde Guerre mondiale, il se retrouve propulsé sur la scène internationale et dans le monde anglo-saxon, avec ses intrigues et ses coups fourrés. Peu connu à l’étranger et considéré comme quantité négligeable, il parvient à déjouer ces manœuvres et finit par s’imposer comme le seul représentant légitime de la France.

En tant qu’homme d’État, il devient une figure majeure de la politique internationale, avec des décisions pour la France – et pour le monde – fondées sur une vision d’avenir qui influence encore les esprits et façonne les réalités de l’organisation mondiale actuelle.

Au final, malgré toutes les oppositions et les désaccords qu’il a suscités, Charles de Gaulle reste, à Paris et en France, une figure centrale dont l’héritage est tissé dans le tissu même du pays. Du dynamique aéroport Charles-de-Gaulle au majestueux place Charles-de-Gaulle couronnée par l’Arc de Triomphe, son nom est partout. Sa vie n’est pas seulement un chapitre de l’histoire de France – c’est le récit de la résilience, du leadership et d’une foi inébranlable en la France, même dans ses heures les plus sombres.

Mort et funérailles de Charles de Gaulle

Le 9 novembre 1970, comme à son habitude, le Général commença une partie de solitaire dans la bibliothèque de sa maison de La Boisserie (résidence personnelle du général de Gaulle à Colombey-les-Deux-Églises en Haute-Marne, à mi-chemin entre Paris et Strasbourg). Il se plaignit de douleurs au dos avant de s’effondrer à 19h02, victime d’une rupture d’anévrisme de l’aorte abdominale, et mourut une vingtaine de minutes plus tard, avant l’arrivée de son médecin, le Dr Lacheny.

La nouvelle de la mort de De Gaulle se répandit rapidement dans le monde entier. Ce fut l’occasion de réfléchir au rôle qu’il avait joué dans l’histoire de la France, mais aussi dans celle de l’Europe et du monde.

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Les funérailles du Général eurent lieu le 12 novembre 1970 à Colombey-les-Deux-Églises, en présence de 50 000 personnes et d’une délégation des forces armées françaises, seule participation officielle autorisée par le Général dans son testament. À Paris, de nombreux chefs d’État étrangers se rassemblèrent pour lui rendre hommage à Notre-Dame, où 70 000 personnes assistèrent à la cérémonie depuis la place devant la cathédrale. 300 millions de téléspectateurs suivirent les hommages à la télévision dans le monde entier.

« Je veux que mes funérailles aient lieu à Colombey-les-Deux-Églises. Si je meurs ailleurs, mon corps devra être ramené chez moi sans aucune cérémonie publique.

Ma tombe sera celle où repose déjà ma fille Anne et où reposera un jour ma femme. Inscription : Charles de Gaulle (1890-…). Rien d’autre… Aucun discours ne sera prononcé, ni à l’église ni ailleurs. Aucune oraison funèbre au Parlement. Aucune place ne sera réservée pendant la cérémonie, sauf pour ma famille, mes compagnons de l’Ordre de la Libération et le conseil municipal de Colombey. …Je déclare par avance refuser toute distinction, promotion, dignité, citation ou décoration, française ou étrangère. Si l’une de ces distinctions devait m’être attribuée, ce serait en violation de mes dernières volontés. »

— Testament de Charles de Gaulle, 16 janvier 1952

Le Mémorial Charles-de-Gaulle est ouvert à Colombey-les-Deux-Églises depuis 1980 et peut être visité toute l’année. Cliquez ici pour les horaires d’ouverture.

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